Sous les lumières bleutées d’une Scala bien remplie (dans le respect des gestes barrière), le Quatuor Béla entre dans le vif du sujet sans cérémonie, faisant simplement honneur à son statut rappelé en ouverture par le maître des lieux, Rodolphe Bruneau-Boulmier – c’est déjà la troisième fois en trois éditions que cet ensemble de référence se produit dans le cadre du festival « Aux Armes, Contemporains ! ».

Le Quatuor Béla © Sylvain Gripoix
Le Quatuor Béla
© Sylvain Gripoix

Ouvrant un programme 100% américain, les cinq Alleged Dances que les quartettistes ont choisies parmi les dix composées par John Adams il y a déjà un quart de siècle n’ont pourtant rien d’une partition facile et routinière : de « Judah to Ocean » à la « Little Serenade » finale, les quatre archets doivent la plupart du temps swinguer sur une piste pré-enregistrée de piano préparé percussif ; il serait aisé, sans sortir de piste pour autant, de transformer le jeu rythmique en une rigide prestation arithmétique… Il n’en est rien ce soir : le ballet des Béla est souple, fluide, tellement incarné que chaque geste invite sereinement à la danse, avec ce sens naturel de la pulsation et de son rebond que les musiciens « classiques » envient tellement aux jazzmen.

Même aisance pour entonner les Stringsongs de Meredith Monk, où les archets désynchronisés se balancent hors cadence. Les Béla ont tout calculé mais ils ont pris soin de gommer les lignes et les rythmes de leurs esquisses, laissant seule la musique et ses quintes impeccablement justes qui glissent. Après un premier mouvement d’une grande beauté, l’œuvre perd cependant de son intérêt au fur et à mesure que les séquences se répètent et que les variations s’appauvrissent, mais les interprètes n’y sont pas pour grand-chose.

Le meilleur est de toute façon à venir. Place à Black Angels que le violoniste Frédéric Aurier vient présenter en quelques mots bien choisis et synthétiques, pendant que ses camarades font un crochet en coulisses. Les Béla connaissent tellement l’extraordinaire partition de George Crumb qu’ils vont faire la prouesse de la jouer de mémoire, et ce n’est même pas pour épater la galerie : cette œuvre mystico-funèbre écrite en pleine guerre du Viêt-Nam exige des musiciens qu’ils s’éloignent plus d’une fois du cercle du quatuor pour aller mettre en vibration un tam-tam ou figurer la musique divine sur des verres en cristal… Faire l’économie de pupitres permet donc de mieux transformer l’œuvre en un spectaculaire rituel de gestes habités, d’incantations mystérieuses et de timbres inouïs. Si la performance scénique est saisissante de concentration ce soir, la réalisation purement musicale n’est pas moins admirable, depuis les effrayants bruissements d’insectes plus vrais que nature jusqu’aux nombreux chorals qui jalonnent l’ouvrage : d’une intonation irréprochable malgré le mode de jeu contraignant, la marche lointaine de « La Jeune Fille et la Mort » et la « Sarabanda » sortie du fond des âges donnent la chair de poule, avant que le violoncelle de Luc Debreuil n’entonne, avec cette éloquence sobre qui convient aux discours les plus puissants, le grand solo de la Vox Dei au-dessus du chœur des verres en cristal.

Quelques instants plus tard, les derniers échos de la muerte oscura et de la musique des cieux s’éteignent en même temps que les lumières de La Scala. Les micros de France Musique ont capté l’événement et l’on ne saurait trop recommander d’en écouter la rediffusion. Mais ce soir, au-delà des ondes, il fallait voir les quatre Angels des Béla donner corps à l’œuvre de Crumb, tant ce genre d’accomplissement total est rare – et plus encore dans les circonstances actuelles.

*****