C’est au milieu de la troisième partie de l’œuvre, lors de l’air des roses de Syrie, que l’on comprend à quel point cette interprétation de l’oratorio de Schumann Le Paradis et la Péri par l’Orchestre National de France à la Philharmonie de Paris est proche de la perfection. Alors que l’accompagnement de cette ballade tire vers la mélancolie, mille images colorées se bousculent dans notre imagination tandis que les sous-titres décrivent le paysage merveilleux d’un Orient idéalisé. Grâce à la voix chaleureuse d’Edwin Crossley-Mercer, mais aussi et surtout grâce à tout le travail accompli par Philippe Jordan dans les vingt numéros précédents.

Philippe Jordan dirige l'Orchestre National de France (ici à Radio France) © Christophe Abramowitz / Radio France
Philippe Jordan dirige l'Orchestre National de France (ici à Radio France)
© Christophe Abramowitz / Radio France

Dès les premières mesures, le futur directeur musical de l’orchestre avait réussi à transfigurer l’identité des cordes du National. Ces dernières conservent leur qualité première avec une certaine transparence, mais cette dernière gagne une chaleur, une émotion, tandis que les pupitres mêlent à merveille leurs sonorités lors de leurs entrées successives. Véritable sorcier du son, Jordan récidive dans les numéros 14 et 15 qui décrivent la funèbre peste d’Egypte : la désolation et le lyrisme qui émanent de l’orchestre tireraient des larmes à un sphynx.

Cette profondeur de la compréhension des atmosphères de la partition se double d’un sens du détail qui participe à en révéler l’inventivité et l’éloquence. Ainsi les plans sonores sont-ils toujours clairs, à l’image d’un pupitre de percussions parfait dans leurs turqueries du sixième numéro quand il pourrait facilement tomber dans le piège de la trivialité, ou encore des relais des lignes de vents aux soufflets subtils au numéro 19. Certains effets de rubato soulignent sans forcer certaines péripéties, en particulier lors de la transition entre les numéros 8 et 9, alors que le jeune héros vient de mourir pour sa patrie, qui se solde par un silence poignant.

Jordan rappelle par ailleurs sa facette de chef lyrique dans sa gestion d’un Chœur de Radio France des grands soirs. Habile à magnifier les passages solennels ou triomphants grâce à un volume et une homogénéité de son remarquables, celui-ci impressionne également dans les moments plus piano et délicats, à l’image d’un chœur du Nil particulièrement précis malgré son tempo très rapide. Le chef d’opéra fusionne tout ces qualités et fait parfois penser à Verdi – le numéro 18 rappelle la Chanson sarrasine de Don Carlos – ou à Wagner – lorsque l’orchestre fait corps à en faire oublier le chant. Il ne trahit toutefois jamais l’élan et la vitalité de la musique de Schumann, et unifie le tout dans une beauté sonore irrésistible.

Chef, musiciens, choristes ne sont pas les seuls conteurs. Dans le rôle du narrateur, Werner Güra fait montre d’une science impeccable de la diction, en particulier dans le sinueux douzième numéro. Avec un vibrato serré et un tempérament posé, ses premières interventions sonnent très Évangéliste des Passions de Bach, mais le ténor évolue rapidement vers un romantisme plus prononcé, avec de belles envolées dans l’aigu.

Ce narrateur est accompagné par un quatuor de solistes, dont les membres prennent le relais pour exposer un contexte ou en incarnant un personnage secondaire. Le plateau vocal de la soirée est de haute volée. Outre son superbe air des roses de Syrie, Edwin Crossley-Mercer n’hésite pas à se risquer dans des nuances piano sur le haut de sa tessiture, à un fil de l’accident. Particulièrement investi, Cyrille Dubois donne une force émotionnelle à chaque intervention sans forcer sa voix grâce à un phrasé élégant. On entend moins les consonnes de Magdalena Lucjan qui est parfois à court de souffle, mais ses notes tenues révèlent un timbre lumineux. Enfin Wiebke Lehmkuhl est éblouissante d’intelligence de texte et de musicalité : son medium riche en harmonique ne cesse de gagner en couleurs grâce aux fluctuations de son vibrato. 

Après l’introduction éperdue de cette dernière, Hanna-Elisabeth Müller livre une Péri dont le désespoir ne saute pas immédiatement aux oreilles. À l’image de sa Comtesse des Noces de Figaro à Garnier en novembre dernier, la soprano réussit cependant insensiblement à rendre son personnage attachant et cohérent. Cette construction sur le long terme, unifiée par une ligne de chant sublime, trouve son apogée dans la troisième partie de l’œuvre : échec après échec, la tristesse de la Péri devient tangible au numéro 20, avant que sa joie n’exulte dans le contre-ut final, à l’unisson d’un public conquis.

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