Tête d’ange au regard fier et ténébreux, à l’allure élégante et désinvolte, avec une certaine gaucherie dans la démarche qui recèle pourtant une assurance déjà manifeste. C’est qu’à tout juste vingt ans, le pianiste Alexandre Kantorow suscite déjà l’enthousiasme général, et pour cause : il a cette maturité rare et ce contrôle dans l’écoute qui n’entravent en rien la spontanéité et la liberté d’inspiration. Son jeu est donc à l’image de son allure : élégant et désinvolte, de cette désinvolture qui va de pair avec une aisance étonnante au clavier.

Alexandre Kantorow © Jean-Baptiste Millot
Alexandre Kantorow
© Jean-Baptiste Millot

Après un premier concert l’an dernier, Alexandre Kantorow revient à la Fondation Louis Vuitton avec un programme bâti autour de la Hongrie et de sa musique tzigane, comprenant des œuvres de Bartok, Brahms et Liszt. De Bartok, on préfèrera retenir la Rhapsodie op.1 de la seconde partie plutôt que l’Allegro Barbaro qui ouvre le concert de manière on ne peut plus abrupte. Le pianiste a la détermination et l’engagement, mais sa vision se fait flatteuse plutôt qu’impitoyable, au détriment parfois de cette froideur mécanique et implacable qui justifie le titre.

Si Alexandre Kantorow excellera dans le rhapsodisme capricieux et virtuose de la seconde partie, il manque encore dans la première partie de poids, d’épaisseur dans le son, proposant une lecture de la deuxième sonate de Brahms plus hongroise que proprement germanique. C’est qu’avec un jeu très digital et une souplesse remarquable des poignets et des avant-bras, les épaules et le dos ne sont sans doute pas assez mis à contribution. Mais la fermeté et la puissance du son viendront probablement avec le temps, en attendant le pianiste a tout ce qu’il lui faut pour tenir l’auditeur en haleine : richesse des sonorités, précision des articulations, justesse des intentions. Les octaves triomphantes qui ouvrent l’Allegro non troppo laissent place à des passages tout juste murmurés, et le pianiste épouse les différentes atmosphères avec une remarquable fluidité, sans heurts qui ne soient volontaires. Son jeu est imprévisible sans être jamais forcé, et c’est précisément l’impression de naturel qui frappe chez ce pianiste, comme si tout coulait de source, l’expression comme la technique. L’Andante con espressionne devient sous les doigts du pianiste un paysage d’une beauté minimaliste et désolée, où le son est ciselé à l’extrême, atomisé, et montre un Brahms d’une étonnante modernité. S’il est une qualité particulièrement précieuse pour interpréter ce genre de page, c’est la rigueur et la qualité de l’écoute, que Kantorow possède à un degré remarquable, à la hauteur de son exigence. Le Scherzo, au trio presque schubertien par ses harmonies, nous plonge dans une sérénité bienveillante où la préoccupation du pianiste devient la cohérence de la ligne mélodique, que vient contaminer à la fin le rythme diabolique de doubles, pour se taire dans une bourrasque d’une énergie redoutable.

La deuxième partie du concert est explicitement tournée vers la virtuosité hongroise, avec la trop rare Rhapsodie op.1 de Bartok et la Rhapsodie hongroise n°1 de Liszt, après une Rhapsodie n°1 de l’opus 79 de Brahms pleine de poésie, mais qui aurait gagné à respirer davantage. Dès le début de la Rhapsodie de Bartok, l’auditeur est pris d’un doute : « on est dans Liszt, n’est-ce pas ? ». C’est que cette œuvre-fleuve est placée sous l’égide de Franz : éclatement de la technique en une éclaboussure d’octaves et d’arpèges, fierté des thèmes. Kantorow attaque cette œuvre avec une aisance impressionnante. En même tant que la technique, c’est dans l’esprit improvisé de la musique tzigane et la quasi absente de structure qu’il excelle. Dans Liszt comme dans Bartok, la légèreté des traits rapides est prodigieuse.

Alexandre Kantorow, un pianiste à suivre absolument.