Piotr Anderszewski est un artiste à part, qui ne se laisse porter ni par les modes, ni les tendances, ni les conventions comme lors de son abandon du prestigieux concours de Leeds, après sa demi-finale, alors que la victoire lui semblait promise. Partageant son temps entre Paris et Lisbonne, le pianiste polonais est dans cette quête d’absolu et de perfection qui caractérise les artistes expérimentateurs et parfois même transgressifs, dans la lignée d’un Glenn Gould avec qui il partage une minutie maladive et un goût non dissimulé pour Bach.

Piotr Anderszewski © Gabrielle de Saint Venant / Virgin Classics
Piotr Anderszewski
© Gabrielle de Saint Venant / Virgin Classics

Son programme met à l’honneur Bach avec une sélection de six préludes et fugues du deuxième livre du Clavier bien tempéré, véritable cathédrale du piano, et les Variations Diabelli de Beethoven, à l’atmosphère et aux sonorités qui ne sont pas sans rappeler la fameuse sonate « Hammerklavier ».

Le natif de Varsovie opte pour un Bach aux textures romantiques, grâce à une omniprésence du legato et un fondu harmonique, servis par un toucher fin et intimiste qui déploie peu à peu une lumineuse brume, un soleil gris. Chaque prélude marque une nouvelle étape d’une odyssée tandis que les fugues symbolisent le questionnement intérieur de ce héros vagabond. Le tempo est très métronomique, le phrasé réduit à sa plus simple expression, manquant de souplesse ; l’emphase est mise sur la polyphonie naturelle de l’écriture de Johann Sebastian Bach.

Le premier prélude ressemble à une récitation, mimant la marche d’un voyageur. Aucun plan sonore ne se détache, le périple est des plus paisibles. Dans le dix-septième prélude, les notations rythmiques sont réduites à leur plus simple expression, une belle progression chromatique avant la réexposition du motif principal ne compense malheureusement pas une ligne taillée trop franchement et manquant de direction : cherche-t-il à suggérer que le voyageur s’est égaré ?

Malgré un toucher fin, la projection sonore est trop limitée, les mordants sont peu accentués en général comme dans la dix-septième fugue ; nous assistons à une discussion intérieure du pianiste avec lui-même. Le discours manque de caractère, en témoigne un phrasé souvent trop mou, si bien que l’on peine à distinguer trop souvent les voix et la polyphonie : dans le vingt-troisième prélude, celle-ci est sacrifiée au profit d’un tempo frénétique, avec des lignes entrecoupées par des accords accentués à la main gauche, en réponse aux gammes fatidiques de la main droite.

Dans les fugues, les accords sont souvent martelés, se détachant tels des leitmotive, soulignant la dissonance avec le motif principal et résonnant comme le poids des turpitudes de la condition humaine qui se rappelle au pianiste comme au spectateur. Le tempo est lent, mathématique, les notes égrenées avec un apparent détachement. L’atmosphère devient pesante, évoquant un questionnement intérieur. Si la septième fugue annonce un épilogue heureux, alternant un beau legato sur les gammes chromatiques et des appoggiatures piquées, le manque de dynamisme et de clarté polyphonique du phrasé annonce le retour du quotidien dans le dix-huitième prélude, marche inexorable d’une vie routinière, refuge d’une âme blasée. Aussi finissons-nous par ressentir une lassitude dans le jeu du pianiste : le toucher manque de profondeur et l’introspection reste trop superficielle pour convaincre.

Pleine de promesse, la seconde partie s’articule autour de la rencontre entre les maîtres de Bonn et Leipzig : Piotr Anderszewski y interprète sa pièce fétiche, les Variations sur une valse de Diabelli, où Beethoven transcende l’écriture fuguée dans une succession monumentale d'exercices de styles, considérés par le compositeur comme une amusette musicale.

Dans la lignée de ce qu’il a livré depuis le début de ce concert, Piotr Anderszewski prend cependant Beethoven bien trop au mot, mettant en avant une vision cynique de l’œuvre au détriment d’une vision structurelle. Seul compte le message et sa portée révélatrice sur l’absurdité du quotidien : la musique devient un prétexte idiosyncratique. Chaque variation est jouée comme une scénette n’ayant aucun lien avec ce qui suit ou ce qui précède. Certes, la projection sonore s’améliore : une belle main gauche scande une allégresse presque retrouvée dans la variation XVII ; la variation VII montre une belle détermination, entre profondeur du discours et élans héroïques... Mais l’ensemble paraît décousu, manque de corps, de vision globale. Le pianiste polonais s’égare, se perd et perd ses auditeurs : c’est l’ennui métaphysique.

En rappel, la Bagatelle n° 1 opus 126 résonne telle une fugue, sur le même ton que le reste du récital, à tel point qu’on aurait pu croire qu’elle faisait partie des Variations Diabelli.

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