Juxtaposer à deux sonates iconiques de Beethoven un solo de jazz ? C’est ce que propose hardiment Andrei Korobeinikov en ce lundi soir au Théâtre des Champs-Élysées, en s’offrant un détour par Scriabine pour compléter cet éclectique tableau de chasse. Ce programme aux lointaines allures de collage artificiel s’avèrera finalement un coup de maître : grâce à un jeu inimitable aussi imprévisible que passionnant, le pianiste russe unifie l’ensemble des pièces sous le sceau du génie visionnaire de leurs auteurs.

Pris à un tempo démentiel, le premier mouvement de la Sonate « Waldstein » de Beethoven cueille le spectateur dès les premiers accords, puis plus encore dans les premières gammes, à la limite du discernable. En quelques mesures Korobeinikov installe déjà sa patte, littéralement : ses grandes mains au-dessus du clavier limitent les gestes parasites, tout entières dédiées à la qualité d’un toucher capable d’une diversité de nuances inouïe. Le thème choral, sans cesse varié par la longueur de la respiration entre ses deux parties, est une merveille de lisibilité, de musicalité et de gestion de la pédale. Le musicien devient poète dans l’« Adagio molto », s’abîmant dans une atmosphère contemplative à la limite du statisme, mais tirant de l’instrument des sons d’une douceur ineffable pour finalement gérer admirablement la transition vers le finale qui semble arriver à la fois par hasard et par évidence.
Et puis d’un coup, voilà que l’artiste casse son poignet gauche et assène des octaves dévastatrices dans le grave du clavier, comme autant de coups de marteau. Le voilà reparti dans ces accès de folie, entre forte-piano démentiels et tempos endiablés. La prise de risque est maximale, mais Korobeinikov semble ne même pas envisager cette notion : loin de vouloir choquer par un parti prix pédant, il exprime une nécessité dont on ne comprend pas encore la dialectique.
Cette dernière s’impose en fin de programme avec la Sonate op. 110 du même compositeur. Alors qu’on y attend la même approche, voilà que Korobeinikov propose un discours plus proche des interprétations traditionnelles, savant mélange de classicisme et de romantisme naissant au service de la puissance de la forme. La maîtrise technique est toujours aussi admirable : les octaves des basses sont une caresse sous les arpèges scintillants du premier mouvement, la pudeur contenue profondément humaine de l’« Adagio » irradie d’une lumière diaphane, la clarté du contrepoint des fugues est une révélation lorsque le sujet revient deux fois plus lent, sans que le mouvement ne devienne une démonstration de solfège grâce aux nombreux piano subito qu’y distille le pianiste. La « Waldstein » incarnait un Beethoven comme compositeur d’avant-garde, l’opus 110 est l'œuvre un maître qui se sait sur la fin, artisan au service d’un idéal formel sensible.
À peine remis de la « Waldstein », l’auditeur était propulsé manu militari dans les tréfonds de la Sonate n° 5 de Scriabine, dont le grouillement introductif est ici lave en fusion. Korobeinikov explore à fond les contrastes de l’œuvre. Si les moments tempétueux sont de véritables éruptions, déchainant la puissance du clavier et flirtant avec un chaos qui n’est pas étranger à la philosophie scriabinienne, c’est dans les moments suspendus qu’il fascine le plus. Les serres indomptables des octaves tonitruantes se transforment en plumes mystiques, faisant migrer l’auditeur loin, très loin dans une introspection métaphysique où s’entrecroisent les lignes mélodiques, parfois à la limite de l’imperceptible, mais où chaque son imprègne la salle d’une atmosphère concrète. Après ce Scriabine total, grisant, presque vénéneux d’attirance, la Valse op. 38 apporte une aération bienvenue. Le pianiste s’y révèle danseur hors pair, narguant le rythme avec une liberté totale qui lui permet paradoxalement d’en sublimer l’élan.
Étonnant comme elle semble improvisée, cette valse, comme si le retour de l’entracte s’invitait déjà, avec la première partie du Köln Concert de Keith Jarrett. Concert mythique de janvier 1975 entièrement improvisé par cet ovni du jazz, album de piano solo le plus vendu de l’histoire tout genre confondu, sa nature même pose la question de sa restitution. Faut-il reproduire à l’identique en tentant de reproduire le sentiment de l’improvisation, ou l’envisager à travers le prisme de l’interprétation ? Quand Korobeinikov tape du pied exactement au même moment que l’enregistrement live – mais sans les ânonnements, nous sommes au TCE tout de même –, on peut penser qu’il penche pour la première option. C’est en réalité la seconde qu’il choisit, dépassant l’intérêt pianistique de l’original par une palette infinie de toucher et de dynamique. Alors que la réécoute du CD peut facilement paraître rébarbative, on se surprend à vouloir revivre l’expérience du soir.
Ce récital a été coorganisé par le Théâtre des Champs-Élysées et les Productions Internationales Albert Sarfati.



















