Pour le mélomane averti, les opus de jeunesse de Beethoven sont une source intarissable de surprises, où l'on se laisse étonner en voyant surgir les prémices des grands chefs-d'œuvre du maître. Quoi de plus réjouissant, alors, que de mettre en perspective les deux visages du grand Ludwig ? Ce soir au Festival de Pâques de Deauville, une série de variations pour violoncelle et piano ainsi que la Sonate n° 7 pour violon font face au légendaire Trio « à l'Archiduc ». Aux pupitres, choc de générations également : Nicholas Angelich épaule les déjà brillants Yan Levionnois et Pierre Fouchenneret. Et ne manque pas de marquer la soirée de son empreinte.

Yan Levionnois et Nicholas Angelich au Festival de Pâques de Deauville
© Claude Doaré

Aimables et pleines d'humour, les Variations sur « Bei Männern, welche Liebe fühlen » du jeune Beethoven ouvrent le concert. Yan Levionnois développe une sonorité amène, du goût le plus exquis. Il y a quelque chose d'un Pierre Fournier dans la maestria avec laquelle le jeune violoncelliste conduit la phrase, avec une légèreté peut-être plus céleste encore. De son côté, Nicholas Angelich agit en véritable pointilliste, décortiquant la partition et tapotant machinalement le clavier dans une approche cérébrale qui évoque déjà le Beethoven de la maturité. Yan Levionnois a choisi de se positionner au plus près de son collègue, un peu à la manière d'un violoniste de trio. L'osmose est totale et l'ensemble merveilleusement précis.

La grandiose Sonate n° 7 pour violon et piano vient ensuite confirmer le talent du violoniste Pierre Fouchenneret. Directement issu de la grande école du violon français du début du XXe siècle, dont Jacques Thibaud ou Georges Enesco furent les plus illustres représentants, il semble à chaque instant leur rendre un discret hommage. Écoutons ce vibrato si caractéristique, entièrement realisé avec le bras, bien plus poignant que le vibrato « de poignet » ; ou encore la douceur de son spiccato sur la chanterelle, rendue possible par un positionnement en hauteur du coude droit. La sonorité est splendide, de celles qui mettent en vibration la totalité de l'instrument, et pas seulement la table, sa partie supérieure. De son côté, Nicholas Angelich assume une vision presque mécaniste, ne cherchant jamais à adoucir les angles de motifs rythmiques toujours plus tranchants.

Lyrisme organique contre rythmique saccadée : le duo nourrit son approche de cette opposition sans jamais s'y circonscrire entièrement, notamment dans la réexposition du premier mouvement où Angelich pare ses commentaires d'un discret et émouvant rubato. Dans le mouvement lent, le pianiste cherche aussi les traces du dernier Beethoven. Ceci explique sans doute l'incroyable morcellement du thème, la saisissante mise en valeur d'une note isolée parmi les autres. C'est à la fois simple, culotté et diablement efficace. Plus osé encore est le scherzo où le piano se fait définitivement percussif. Pierre Fouchenneret, lui, parvient à charger sa sonorité de la robustesse qui convient à cette marche énergique sans se départir de cette suavité laiteuse dont il fait sa signature. Dommage que cette belle capacité à souligner les contrastes n'ait pas été si bien exploitée dans le bondissant finale, que l'on se surprend à trouver parfois un peu mou. Peut-être aurait-il fallu accentuer le côté agressif du spiccato, traiter les forte soudains avec un peu plus de cette révoltante indécence à laquelle Beethoven tenait tant ?

Pierre Fouchenneret, Yan Levionnois et Nicholas Angelich dans Beethoven
© Claude Doaré

Dès les premières mesures du Trio « à l'Archiduc », le piano de Nicholas Angelich se fait plus cossu, rendant justice à une écriture plus fournie. Mais lui et ses deux partenaires n'en ménagent pas moins les surprises d'un thème initial qui semblerait sinon réglé comme du papier à musique. Les accents sont tendus, presque rauques. Les sonorités de Pierre Fouchenneret et Yan Levionnois, de la même trempe, s'accordent parfaitement dans les unissons : un équilibre qui n'est pas sans rappeler le grand enregistrement Kempff-Szeryng-Fournier. Dans le scherzo, Pierre Fouchenneret s'illustre tout particulièrement, parvenant à marquer ce thème aux allures de caquètement d'un caractère décidé et hardi. L'interprétation des deux derniers mouvements est plus convenue. Dans l'« Adagio », le violoniste ne se refuse pas quelques glissades, peut-être un peu désuètes, mais dont le charme est un hommage de plus à Jacques Thibaud. Le finale brille par son panache plus que par son inventivité. La priorité est de donner au son une brillance orchestrale plus que de faire ressortir les mille détails de la partition.

Peut-on jouer Beethoven sans cette violence des contrastes ? Le concert de ce soir répondait par la négative. « Homme aux multiples visages », disait Haydn de son illustre disciple. Ce soir, les musiciens ont compris qu'oublier une des facettes du compositeur, c'était le trahir, et que les différents masques de Beethoven sont nécessairement contradictoires.

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