Financée par l’oligarque Nowitz, une équipe de scientifiques explore les profondeurs de la mer en vue de valider la future installation d’une colonie humaine… En s’enfonçant dans les abysses, l’équipage devra faire face aux réactions inattendues de l’élément liquide et confronter la science aux aléas mystérieux de la nature, jusqu’à la rencontre avec l’océan incarné par l’impressionnant Phil Minton. Odyssée aquatique en forme d’opéra, commande de l’Opéra de Lille initialement prévue pour janvier 2021, Au cœur de l’océan voit enfin le jour hors les murs au Théâtre de l’Athénée Louis-Jouvet. Maxime Pascal a de nouveau fait appel à son compositeur complice Arthur Lavandier, à qui l’on doit des relectures revigorantes de la Symphonie fantastique de Berlioz ou de Shéhérazade de Rimski-Korsakov, et à Frédéric Blondy, improvisateur, sound designer et compositeur. Côté visuel, Halory Goerger est rompu à une écriture scénographique à la croisée de la danse contemporaine, de l’expérimentation langagière et des sciences de l’information.

Au cœur de l'océan à l'Athénée Louis-Jouvet
© Le Balcon

Si le dispositif instrumental rassemble les classiques quatuor à cordes, vents et percussions rejoints par la guitare électrique, c’est le travail particulièrement fouillé de l’ingénieur du son Florent Derex qui apporte la signature sonore si singulière du Balcon. L’ambiance sonore maritime qui accueille le public de ce dimanche 17 octobre fait rapidement place à un dispositif scénique épuré, deux écrans affichent le contenu des ordinateurs de l’équipage ou des vues sous-marines, une passerelle surplombe les postes de travail des scientifiques et servira de promontoire à un guitariste improvisateur. La chute dans les profondeurs s’accompagne d’événements saillants : descente d’un monolithe géant, crevasse dorée divisant l’espace et illuminant le froid espace de la science saturé de bleu...

Le vocabulaire musical répond à une cartographie dramatique très simple : ouverture et fin sur les souvenirs de l’océanographe Han Buhrs sur fond d’un free jazz alla Lynch, exposition du projet en fanfare par le riche oligarque, désirs cachés et motivations de l’équipe sous forme de récits largement improvisés utilisant des techniques vocales diverses. Sur ce plan, l’effet catalogue de tout ce qui s’est fait depuis Aperghis n’est pas tout à fait évité, du moins l’humour et le second degré font-ils mieux passer cette succession de performances de voix bruitées et amplifiées. Le duo électrique entre Isabelle Duthoit et Alex Nowitz, les blues déstructurés d’Audrey Chen, le flegme inquiétant d’une Ute Wasserman fascinée par les minéraux rythment les molles poussées d’un orchestre dont l’ostinato tellurique jaillit parfois des profondeurs.

Sur ce plan, le timing est toujours maitrisé : un Maxime Pascal attentif à la moindre irisation timbrique sculpte les aspérités d’un ensemble rompu à l’exercice, l’improvisation est soumise à une efficace logique narrative. De temps à autre, un instrument s’invite sur le plateau et dialogue avec un protagoniste tel une murène ou un poulpe facétieux intrigué par ces lumières artificielles, le tuba annonce la bascule vers un monde plus onirique, la guitare aux sonorités tour à tour fantomatiques ou inflexibles commente librement le souvenir ou la montée d’une anxiété généralisée. Création contemporaine, Au cœur de l’océan puise dans un imaginaire où voisinent Zappa, Lynch et Aperghis, et si la créativité de cet objet opératique semble parfois prisonnière de ces références marquées, la magie finit par opérer.

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