Comment représenter l’irreprésentable ? Comment évoquer l’horreur des camps de concentration nazis sans tomber dans l’insoutenable ? Comment la mémoire des traumatismes vécus est-elle refoulée et comment peut-elle refaire brutalement surface ? C’est ce que montre et réussit La Passagère, opéra du grand compositeur juif polonais Mieczysław Weinberg, qui en 1939 a fui l’invasion allemande et s’est réfugié en URSS. Composé en 1968, son ouvrage a été censuré par le régime soviétique et n’aura jamais été donné de son vivant. Il ne sera créé qu’en 2006 en concert à Moscou, avant d’être enfin donné sur scène en 2010 au Festival de Bregenz, puis dans une nouvelle coproduction en 2022 à Innsbruck, avec laquelle il fait enfin ses débuts français à l’Opéra National du Capitole de Toulouse en cette fin janvier. C’est donc une véritable résurrection pour un opéra qui est incontestablement l’un des chefs-d’œuvre du genre.

Inspiré du roman éponyme de Zofia Posmysz, rescapée d’Auschwitz, le livret de La Passagère est remarquablement construit sur le plan dramaturgique : en 1960, Lisa et Walter, un couple de bourgeois d'apparence paisible, sont en croisière sur un paquebot en partance pour le Brésil. Ayant caché son passé à son mari, Lisa, ancienne gardienne SS du camp d’Auschwitz, croit reconnaître parmi les passagers Marta, une ancienne prisonnière qu’elle tenait pour morte.
Refoulés jusqu’ici, ses souvenirs d’Auschwitz remontent brutalement, et l’opéra nous montre alors dans plusieurs flash-back sa vie dans le camp : sa soumission à l’implacable organisation nazie, l’humanité et la solidarité qui se vit entre prisonnières, et son attitude avec celles-ci ; en particulier elle cherche à jeter son emprise sur Marta et son fiancé Tadeusz, afin de les soumettre et les briser, mais ceux-ci lui opposent une résistance aussi digne qu’inflexible. Désormais pour Lisa le présent et le passé s’imbriquent, mêlant surgissement d’une mémoire traumatique, culpabilité, et crainte d’être démasquée…
La rapidité avec laquelle les séquences sur le paquebot puis dans le camp s’enchaînent ont amené le metteur en scène Johannes Reitmeier et son scénographe Thomas Dörfler à imaginer un immense décor unique particulièrement efficace et lisible : posée sur un grand plateau tournant, la scénographie permet des changements à vue rapides et quasi cinématographiques entre le luxe de la cabine et les baraquements en bois du camp.
Comment caractériser la musique protéiforme de Weinberg ? Ami de Chostakovitch et auteur de 500 œuvres, il a composé pas moins de 22 symphonies et 7 opéras. Dans La Passagère, il puise dans une palette esthétique très large : postromantisme, dodécaphonisme, mélodies traditionnelles, jazz, valses, citations de Bach, sprechgesang… L’orchestration est fluide, transparente afin de laisser toute la place au chant et à l’intelligibilité du texte, principalement en allemand et en polonais, mais aussi dans les langues des autres protagonistes : anglais, russe, tchèque, yiddish.
Le jeune chef italien Francesco Angelico dirige de main de maître cette musique en perpétuel mouvement, avec un Orchestre et un Chœur du Capitole superlatifs dans une partition virtuose. Et avec une distribution vocale de tout premier plan : Anaïk Morel fait ses débuts dans le redoutable rôle de Lisa, avec un engagement vocal parfait et une belle rondeur de timbre dans toute la tessiture. Airam Hernández campe un Walter convaincant, mari furieux que son épouse lui ait caché son passé et par là même inquiet pour sa carrière de diplomate.
Dans le rôle de Marta, Nadja Stefanoff – qui avait déjà chanté le rôle à Innsbruck – est bouleversante d’intensité et de lyrisme, avec une ligne de chant émouvante, à l’image de la force d’âme de son personnage qui s’exprime notamment dans le bel air de l’acte II. Son fiancé Tadeusz est incarné par le beau baryton de Mikhail Timoshenko, dont le timbre et la projection font merveille. Les sept seconds rôles féminins incarnant différentes prisonnières sont tous impeccables de musicalité et d’engagement scénique, à commencer par la Katja de Céline Laborie et son émouvant air en russe de l’acte II.
L’accueil aussi ému qu’enthousiaste du public toulousain témoigne du grand impact émotionnel de l’œuvre. Sa dimension universelle et intemporelle est d’autant plus palpable au moment ou notre monde vit à nouveau d’inquiétantes tragédies et actes de barbarie. Et lorsque dans l’épilogue de l’opéra, Marta chante la perte de son fiancé et de ses compagnes, son avertissement sonne avec force : « si un jour vos voix se taisent, alors nous sombrerons tous ».

