Connaissez-vous Herbert Fritsch ? Il est peu probable que vous l’ayez croisé à l’ouest du Rhin. Cependant, si vous êtes un visiteur curieux de la scène théâtrale allemande, ce nom n’a pas pu vous échapper ! Le metteur en scène de 75 ans, après avoir longtemps été acteur de la Volksbühne sous le règne du grand Frank Castorf, a créé depuis les années 2010 quelques-uns des plus célèbres tubes de la scène germanophone, dont un Murmel Murmel anthologique. On y décèle tout ce qui caractérise son univers atypique, influencé par l’esthétique d’une certaine pop culture, avec des costumes et décors hauts en couleur, des situations absurdes, burlesques et survitaminées, dans une écriture d’une précision rythmique motrice de gags à répétition.
Les grandes arches rouges façon tubes cathodiques qui serviront de décor unique à son Macbeth de Verdi, présenté jusqu'à fin mars au Theater Basel, évoquent immédiatement dans l’imaginaire collectif le générique des célèbres Looney Tunes. Herbert Fritsch applique cette formule cartoonesque à l’histoire de Macbeth qui, accompagné de sa femme, commet meurtre après meurtre, par soif de pouvoir, aux confins de la folie : that’s all folks !
Le pari fonctionne très bien dans l’ensemble, comme lors de l’arrivée devant sa cour du roi Duncan décrépi, sénile, saluant machinalement, et que l’on doit réorienter pour éviter la fosse d’orchestre ; la couronne de Malcolm qui tombe sans cesse de sa tête ; les sorcières, dansant leur sabbat avec des casques de tulle noir façon moustiquaire ; la procession de l’aréopage royal parcouru de spasmes et tics nerveux... Macbeth et son épouse mènent le bal et initient des gestes absurdes que le chœur imite bêtement. À ce jeu, mention spéciale pour Hope Nelson, hilarante en Dame de Lady Macbeth, pantin désarticulé surmonté d’une ample robe à crinoline.

Ce geste théâtral est particulièrement éloquent lors des scènes collectives, sur ces pages musicales où Verdi parle d’enfer ou de damnation avec des trois temps et autres pompes orchestrales ! C’est aussi que le Chœur du Theater Basel est exemplaire d’engagement et impressionne, nous rappelant que l’unité de l’Italie était encore à construire avec les chœurs dans cet opéra de 1847. Après le premier meurtre de Duncan, tout cela confine dans une folie on ne peut plus originale. Fritsch trouve en Iain MacNeil (Macbeth) et Heather Engebretson (Lady Macbeth) deux interprètes idéaux pour ces tristes sires, prêts à toutes les chorégraphies les plus extravagantes pour traduire le modus operandi et vivendi pour le moins… original de ce couple diabolique.
Iain MacNeil assoit son personnage avec une assurance à toutes épreuves, de son baryton-Verdi idéal, proche du ténor, clair et altier, à la projection souveraine et égale. Quelle voix ! En revanche, si l’on reste bouché bée devant l’énergie scénique déployée par Heather Engebretson (l’art martial qu’elle invente lors de son premier air !), sa voix, excepté sur les suraigus, ne nous touchera pas toujours autant, par manque d’appui dans les registres grave et medium et un timbre parfois un peu métallique.
Toute l’équipe se lance joyeusement dans cette mise en scène, dont Sam Carl en Banquo, basse profonde, tellurique, mais un peu faible sur le medium, ou le Macduff de Rolf Romei qui hélas ne nous convaincra pas vocalement, de son vibrato bien trop lâche pour tenir la ligne de chant dans son air « Ah, la paterna mano », et en peine dans la cabalette qui suit.
Mais forme opéra oblige, avec la musique qui impose son rythme, Fritsch ne pousse pas son décalage et sa logique aussi loin que dans ses pièces théâtrales. On aimerait pourtant, quitte à voir le matériau musical se défaire ou exploser sous nos yeux – ce qui ne serait pas dénué de sens vis-à-vis de cette intrigue qui spécule exponentiellement sur le crime. Une direction plus théâtrale que musicale aurait aidé en ce sens, dans une œuvre où l’écriture musicale – en tout cas de toute la première partie (acte I et II) – n’est qu’une suite d’effets, véritable patchwork de thèmes. Ne négligeant jamais le relief, toujours tonique, Dirk Kaftan à la tête du Sinfonieorchester Basel ne prend cependant pas assez soin de l’arc dramatique, des effets de suspens et des coups de théâtre, considérant trop la partition comme un point d’arrivée.
Les saluts, où chacun se présentera dans la continuité de son personnage, seront le supplément de mise en scène qui se savourera avec délectation une fois passé le générique de ce cartoon enlevé.
Le séjour de Romain a été pris en charge par le Theater Basel.

