« Nous avons quelque peu négligé Bartók, au début. Ce qui s'est avéré être une grosse erreur », confie Frank Chevalier, altiste du Quatuor Diotima, sur la vidéo d'accueil de leur site officiel. Le caractère incontournable de ces quatuors peut couper de grands musiciens dans leur élan ; parvenir à se détacher des interprétations de référence n'est pas une mince affaire. Beaucoup de conventions se sont déjà installées autour du style Bartók et de son interprétation, juste 75 ans après la mort du compositeur. À la fois modernes, dissonantes et imprégnées d'un caractère folklorique slave, d'une tradition des danses – comme pour Stravinsky –, ces œuvres sont aussi complexes dans leur écriture que dans les défis techniques qu'elles imposent aux musiciens. Ce dimanche dans l'Auditorium de la Maison de la Radio, il reste donc à voir comment ce brillant quatuor aborde ces pièces et quelle signature il décide d'y apposer.

Le Quatuor Diotima © François Rousseau
Le Quatuor Diotima
© François Rousseau

Les lumières s'éteignent et on prévient le public d'un changement de dernière minute : le Quatuor n° 5 qui devait être joué à la fin du concert sera finalement interprété en premier, avant le Quatuor n° 3, repoussant le Quatuor n° 14 « La Jeune Fille et la Mort » de Schubert après l'entracte. Sans possibilité de distraction, la puissance de la musique de Bartók attrape dès les premières notes, décidée à entraîner les auditeurs.

Le Quatuor n° 5 est impressionnant car les Diotima n'ont plus rien à prouver d'un point de vue technique. Tout est parfaitement en place rythmiquement, la justesse pourtant difficile à préciser dans le magma des accords dissonants est d'une exactitude désarmante. Chaque mode de jeu un peu complexe est maîtrisé à la perfection, que ce soit les pizzicati alternés main droite et main gauche, le jeu sur le chevalet dit sul ponticello ou avec le bois de l'archet dit col legno. Le point le plus fort de l'interprétation des Diotima est l'émotion dont ils imprègnent leurs mélodies, la sensibilité très adéquate et jamais artificielle qu'ils placent dans les chants. Ainsi, le deuxième mouvement « Adagio molto » est celui qui fonctionne le mieux, avec des lignes mélodiques qui planent, un moment captivant, suspendu. La complexité de l'écriture ressort de façon transparente : on perçoit toutes les constructions, la répartition et la nature des rôles. On note toutefois, comme souvent avec les quatuors français, le manque d'un certain lyrisme d'Europe de l'Est, plus emporté, aux accents plus prononcés. Si ce sentiment persiste dans le bref Quatuor n° 3, on reste cependant subjugué par la beauté du Quatuor Diotima. Peu de musiciens sont capables d'une telle pureté de son dans une œuvre aussi ardue, d'une exécution aussi parfaite. Leurs choix d'interprétation ne font pas l'unanimité mais on peut leur donner du crédit pour aborder des œuvres aussi typées, avec un style si spécifique, tout en gardant leur identité propre.

Après l'entracte, on laisse Bartók pour passer à « La Jeune Fille et la Mort » de Schubert, œuvre culte et emblématique du romantisme allemand. Le Quatuor Diotima sait s'adapter à ce caractère en un claquement de doigt. On ressent cependant un manque de tranquillité, notamment au niveau du tempo. Ce n'est pas qu'il bouge ou qu'il soit particulièrement hâtif. Simplement que les motifs ou les broderies, plus particulièrement dans le premier mouvement, sont dits précipitamment, comme pour créer un moteur qui ferait progressivement avancer la pièce, l'empêcherait d'être stagnante. Même chose pour les accompagnements. Ce choix compréhensible permet d'éviter la lourdeur exagérée qui accompagne parfois le dramatisme de l’œuvre. Pourtant, plutôt que d'animer la pièce de façon fine et fluide, cet artifice a tendance à stresser excessivement la musique. Moment profondément bouleversant de l’œuvre, l'« Andante con Moto » en souffre légèrement, les musiciens prenant peu le temps de respirer ou d'assouplir le discours par un rubato bienvenu. Malgré tout on reste très émus, touchés par cette interprétation et la douceur singulière qui émane des Diotima.

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