« … et merci à la FIFA de ne pas jouer de match de foot ce soir ! » C’est ainsi que Benjamin Bernheim termine sa brève allocution à l’adresse du public avant de démarrer son programme. Il aura salué en particulier la confiance que le Festival d’Aix accorde aux artistes confirmés, ainsi qu’aux plus jeunes, comme la pianiste Qiaochu Li qui l’accompagne ce soir pour la première fois.

Le chanteur franco-suisse montre ses qualités dès les trois mélodies de Duparc qui ouvrent son programme : l’articulation du texte est un régal pour l’auditeur, tandis que la voix, d’une qualité homogène sur l’étendue de la tessiture, distille une large gamme de nuances entre chuchotements et notes puissantes, typiques d’un ténor lyrique. On admire aussi la finesse de toucher de la pianiste, bien en ligne avec la délicatesse de certains mots émis en voix mixte au cours de « Phidylé ».
Il est permis de regretter, par moments, la richesse de l’accompagnement d’un orchestre pour jouer Les Nuits d’été de Berlioz qui suivent, le seul piano étant un peu réducteur, en particulier pour « Le Spectre de la rose » et « L’île inconnue ». Benjamin Bernheim n’en a que plus de mérite à investir profondément ces poèmes, comme lors de la dernière reprise de la quatrième mélodie « Absence », dans une douce voix de tête, contrastant fortement avec la première « Villanelle », prise très rapidement, où l’interprète paraît courir un peu après le texte.
Après l’entracte, les mélodies en catalan, puis espagnol de Federico Mompou, Joaquín Turina et Alberto Ginastera distillent différents affects où la mélancolie domine, puis on passe à la séquence italienne de Giacomo Puccini. La voix se fait alors davantage opératique, marquée par certains aigus en pleine voix, surtout que « Mentía l’avviso » préfigure l’air de Des Grieux « Donna non vidi mai » dans Manon Lescaut, et que la mélodie de « Sole e amore » sera reprise plus tard par le compositeur pour le troisième acte de La Bohème, lors du face-à-face entre Mimì et Rodolfo.
Retour au français pour la fin du programme avec des chansons bien connues du public et que Bernheim interprète de manière naturelle, sans forcer ses moyens. On apprécie en particulier « Douce France » de Trenet, à la ligne pianistique subtilement jazzy, alors que la voix a cappella sur l’entame de « Quand on n’a que l’amour » pousse graduellement pour concurrencer le volume du piano, à la manière de l’interprète original Jacques Brel.
Le ténor reprend la parole avant les bis, pour dédier le premier au précédent directeur du festival, le regretté Pierre Audi, ainsi qu’au baryton-basse José van Dam, décédé en février dernier et avec qui il avait chanté, pour une unique fois et tremblant d’émotion, le duo des Pêcheurs de perles. C’est justement l’émotion qui domine pendant un sublime « Morgen » de Richard Strauss, où toutes les notes, mais aussi les silences du piano, et de la salle, confinent à un moment d’exception, sans doute le sommet de la soirée.
On revient pour finir à l’opéra avec deux rôles emblématiques du répertoire français, Werther et Roméo, dans lesquels Bernheim est sans conteste le meilleur titulaire actuel. Le phrasé est exemplaire pour dérouler « Pourquoi me réveiller » et la longueur de souffle encore plus impressionnante dans « Ah ! lève-toi, soleil ! » de Gounod, qui lui permet d’enchaîner sans respiration après l’émission du premier « Parais ! », puissant et longuement tenu.
La précédente venue de Benjamin Bernheim remontait à 2022 pour un récital ; on espère cette fois ne pas attendre quatre ans supplémentaires pour le réentendre à Aix, idéalement distribué dans un ouvrage lyrique.


















