Avant-dernière étape du cycle Mahler entamé en janvier par Alexandre Bloch, directeur musical de l’Orchestre National de Lille : la Symphonie n° 7 est donnée au Nouveau Siècle de Lille avant un déplacement à la Philharmonie de Paris le lendemain. Seule œuvre au programme de la soirée, c’est une des symphonies de Mahler réputée la plus complexe voire la plus inaccessible, sans doute la moins jouée aussi. Le public s’embarque dans 1h20 de musique, dans une interprétation qui va se révéler tout sauf routinière.

Alexandre Bloch © Ugo Ponte / ONL
Alexandre Bloch
© Ugo Ponte / ONL

Clarté inouïe des plans sonores et vigueur rythmique apparaissent comme marqueurs structurants de la vision « blochienne » de la Symphonie n° 7. Le chef affiche sa volonté de livrer au public une interprétation qui privilégie par-dessus tout une transparence totale dans cette partition d’une complexité renversante. Cela implique dès lors de sa part une présence de tout les instants, une direction qui prend inévitablement en compte chaque détail de la symphonie, et donc une énergie folle. On peut l’observer dès le début du premier mouvement où chaque action relève d’une demande bien précise. Ainsi, le chef sollicite un jeu très legato par une gestique ample placée en hauteur, sa baguette quasi robotique et tranchante met l’accent sur le rythme, son poing en l’air insiste sur certains accents. Aucun confort n’est admis : quand le caractère le demande, les violons font entendre une sonorité rugueuse, presque acide quand la petite harmonie adopte un son mordant et très clair voire pinçant.

Le deuxième mouvement, première des deux Nachtmusiken, vient confirmer ce sentiment. Dans son solo initial, le cor n’adopte assurément pas un timbre des plus chaleureux, lui préférant une teinte plus ténébreuse et grinçante à laquelle viendront répondre magnifiquement le tuba et le contrebasson quelques mesures plus loin. Mais l’orchestre sait aussi montrer un tout autre visage : le pupitre de violoncelles se montre incroyablement homogène et dense avant le retour du thème. Les percussionnistes s’en donnent à cœur joie depuis les coulisses dans l'intervention inhabituelle des cloches de vache, quand les cordes font claquer avec un réel effroi leur archet contre les cordes dans un rythme aux allures de tango. On commence malgré tout à percevoir certaines failles interprétatives : à force de chercher le contraste et la clarté, des fins de phrases ou sections sont bâclées, les coupures sont parfois sèches et la fluidité et le naturel viennent à manquer à certains endroits.

Alexandre Bloch dirige l'Orchestre National de Lille dans la <i>Symphonie n° 7</i> de Mahler © Ugo Ponte / ONL
Alexandre Bloch dirige l'Orchestre National de Lille dans la Symphonie n° 7 de Mahler
© Ugo Ponte / ONL

Le scherzo se révèle absolument terrifiant, dans une interprétation d’une complète noirceur, là encore sans aucune complaisance avec le beau. Les sonorités des différents pupitres sont âpres, voire pénibles. À un alto solo aigre répondent bois et violons dans un esprit caustique admirable. Une tension musicale peu confortable s’installe, et les oreilles grincent en entendant cette ironie malsaine se déverser au mouvement d’une valse bancale terriblement morbide. Bloch ne laisse rien passer et ici plus que jamais le chef contrôle tout : équilibres, nuances, degré d’expressivité, rendu sonore. Le public est dès lors saisi par la froideur implacable qui s’abat jusqu’au coup de timbale final.

Le contraste est saisissant avec la deuxième Nachtmusik, qui hésite magnifiquement comme souvent chez Mahler entre douceur, mélancolie et inquiétude. Mandoline et guitare, placées devant les harpes, s’insèrent sans problème au tissu orchestral. Ces deux instruments inhabituels dans l’orchestre symphonique viennent apporter une atmosphère de promenade sereine dans la nature, quoique toujours rattrapée par une pointe d’étrange anxiété rappelée par des violons chatoyants. Dans cette hésitation de caractère, Bloch ne laisse aucun répit aux musiciens, les plaçant constamment en insécurité et exigeant d’eux une attention de tous les instants.

L'Orchestre National de Lille au Nouveau Siècle © Ugo Ponte / ONL
L'Orchestre National de Lille au Nouveau Siècle
© Ugo Ponte / ONL

Ce fonctionnement par contrastes et ruptures d’ambiance voulu par Bloch laisse apparaître, plus que dans la première Nachtmusik, ses limites dans le dernier mouvement, étonnant mélange de styles et de citations musicales de tout bord. Après un début lancé avec fougue par des timbales bien sonores, quelques légers décalages apparaissent, certainement dus aux nombreux changements de tempos imposés par Bloch. Viennent se rajouter à cela des problèmes d’équilibre entre les pupitres, avec des violoncelles et altos quasi inaudibles, couverts par des cuivres un peu trop présents. Aussi, l’orchestre reste presque exclusivement sur une gradation de nuance entre mezzo-forte et forte, jusqu’aux dernières mesures qui constitueront un vacarme assourdissant. Bloch et l’orchestre ne boudent pas leur plaisir dans ce bazar faussement désorganisé. Le son des cloches clôture une Symphonie n° 7 de Mahler qui restera tout sauf neutre et indifférente. 

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