Cela fait maintenant dix ans qu’a lieu tous les printemps le « Wagner in Budapest » Opera Festival, initié et dirigé par le chef Adam Fischer. Festival à l’intérieur du festival, la Tétralogie est proposée chaque année, en parallèle d’autres opéras de Wagner, différents à chaque fois. En 2015, Le Vaisseau Fantôme se voit représenté pour la première fois, dans sa version originelle de 1841 (créée en 1843) qui contrairement à la révision de 1860 ne laisse pas de place pour la rédemption. Malgré une distribution dans l’ensemble très convaincante vocalement, et un orchestre inventif, la production de Balázs Kovalik ne fonctionne pas vraiment, foisonnant d’idées peu en accord avec l’essence de l’œuvre. Une soirée intéressante musicalement, mais une version scénique assez contestable.

Opéra en un acte, Le Vaisseau Fantôme possède une structure en trois parties « courtes » qui légitime la suppression de l’entracte ; c’était également le choix du Festival à Budapest. En entrant dans la salle nationale de concert du Palais des Arts, aux murs déclinant des panneaux de bois doucement colorés, on découvre sur scène une armature également en bois, ressemblant à un élégant squelette de bateau, constitué par de grandes échelles soudées les unes aux autres. Les impressions du début sont bonnes ! Les premières notes jouées par l’Orchestre Symphonique de la Radio Hongroise, connu aussi à l’international comme Orchestre Symphonique de Budapest, déclenchent de fait un émerveillement complet : l’acoustique du lieu est véritablement exceptionnelle. Elle ressemble beaucoup à celle de la jeune Philharmonie de Paris ; son moelleux, d’une rondeur absolue, résonance amplifiante qui permet aux différents timbres de produire une masse souple et homogène. La texture orchestrale, tout au long de l’opéra d’ailleurs, sonne très romantique, mais un romantique début de siècle, nourri par les influences italiennes et du siècle classique…et cela est plutôt surprenant : on a l’habitude de penser et d’écouter Wagner en fonction de ses opéras plus tardifs, avec un flux orchestral luxuriant, ce qu’on ne peut mieux désigner que par « wagnérien ». Or Le Vaisseau Fantôme est un opéra plus riche en termes d’influences (variées, chatoyantes, entrecroisées et passionnantes à étudier) qu’en termes de lyrisme pur. C’est comme si Adam Fischer avait par sa direction, à l’aide de cet orchestre et de cette merveilleuse salle, révélé la nature de l’œuvre, son essence, pourtant assez claire dans la forme mais souvent négligée car noyée dans une synthèse stylistique abusive du style de Wagner. L’exigence qu’Adam Fischer a su montrer vis-à-vis de la partition, c’est une approche géniale du Vaisseau Fantôme, un hommage à Wagner.

En revanche, l’interprétation visuelle semble plus difficilement conciliable avec l’essence de l’opéra. Le metteur en scène Balázs Kovalik a choisi d’accentuer certains des aspects de l’œuvre, en les rendant symboliques d’une idéologie globale et schématique. Ainsi, le cadre est celui d’une Norvège patriotique et machiste, où les hommes – tantôt hommes d’affaire tantôt nationalistes affublés des couleurs du drapeau – sont fiers de leur pays plus que de raison et se pensent si irrésistibles qu’ils n’hésitent pas à violer les femmes (scène étrange au plus haut point n’ayant pas grand-chose à voir avec le reste). Les femmes sont matérialistes et n’attendent leurs maris partis en mer que pour recevoir des cadeaux à leur retour, tandis que Senta à l’inverse est idéaliste, rêveuse, adolescente attardée amoureuse d’un chanteur d’opéra star qu’elle n’a jamais vu mais qu’elle idolâtre, et qui n’est autre que le Hollandais. Chacune de ces idées prises séparément a quelque chose d’assez juste ; mises bout à bout, elles perdent de leur sens et de leur intérêt. Surtout, la réalisation manque cruellement de charme… A part la structure de bois mobile, élancée et emplie de possibles, le reste du décor est de médiocre facture, sans parler des costumes qui sont plus ridicules que parlants (Senta en leggings et Bensimon…). Bien sûr, il n’est pas sain artistiquement de sacraliser Wagner, et l’humour et la provocation sont des armes séduisantes. Néanmoins, il convient de les manier lorsque cela est pertinent seulement, lorsqu’elles donnent plus de poids à la lecture de l’œuvre – et non pas les utiliser pour les utiliser et « montrer des idées ».

Cela semble expliquer le jeu théâtral relativement faux des chanteurs ; si l’on veut être précis, ce n’est pas qu’ils jouent mal, c’est qu’ils jouent faux en effet, en essayant de donner du relief à leur personnage mais en optant pour des mimiques et des gestuelles à l’opposé du naturel. Elisabet Strid, qui chante Senta, gesticule beaucoup trop (ou pas assez, restant complètement statique au moment où le Hollandais veut repartir à jamais). Heureusement, son interprétation passe dans sa voix, puissante, parfois proche de la folie, très charismatique (malgré une utilisation quasi constante de la nuance forte ou fortissimo, dommage). Son amant maudit, le Hollandais, est interprété par James Rutherford, dont la voix rivalise de puissance avec celle d’Elisabet Strid et la dépasse sans doute en expressivité, avec des basses terrifiantes et une ligne vocale à l’aplomb captivant ; une incarnation (vocale) époustouflante. Si Peter Rose (Daland) et Bernadett Wiedermann (Mary) assurent leur partie admirablement, sans pourtant assurer une tension dramatique constante, l’Erik de Zoltan Nyari est un peu poussif voire fastidieux sur le long terme. Le pilote, Uwe Stickert, s’illustre par une voix d’une belle douceur, à la tendresse tout en courbes. Le chœur de la Radio Hongroise se laisse porter par l’acoustique et réalise une prestation sans défauts apparents, surtout les hommes, galvanisés par leur rôle. Finalement, l’interprétation musicale du Vaisseau Fantôme tient la route et résiste aux lubies d’une mise en scène qui a le mérite de faire réfléchir sur l’œuvre, mais entrave malheureusement son caractère sombre, tragique, mythologique et donc au-delà du rationnel.

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