Ancien danseur de Maguy Marin, désormais chorégraphe et scénographe, Yoann Bourgeois est depuis 2016 à la tête du CCN2 de Grenoble. À mi-chemin entre danse et cirque, son travail explore les notions d’équilibre et de suspension, à travers des performances de grande envergure – telle sa sublime création in situ au Panthéon en 2017 La Mécanique de l’Histoire, une tentative d’approche d’un point de suspension. Composée il y a cinq ans, la pièce emblématique de Yoann Bourgeois Celui qui tombe entame une nouvelle tournée européenne, étant notamment à l’affiche du Centquatre à Paris jusqu’au 11 janvier 2020. Performance d’une heure interprétée par six danseurs en équilibre sur un plateau de scène mouvant, Celui qui tombe est la métaphore poétique d’une humanité persévérante en proie aux secousses du monde précaire qu’elle habite.

<i>Celui qui tombe</i> de Yoann Bourgeois © Geraldine Aresteanu
Celui qui tombe de Yoann Bourgeois
© Geraldine Aresteanu

Le principe de la pièce est aussi simple qu’efficace : six danseurs évoluent sur un plateau de 36 mètres carrés et de deux tonnes suspendu au centre de la scène. Soumis à différentes contraintes mécaniques de rotation et de mouvement, ce plateau géant soumet à leur tour les danseurs à différents effets : gravité, force centrifuge, balance, déséquilibre. Le rideau s’ouvre sur un plateau de scène à l’équilibre, qui se met à tanguer, soulevé par des cordes. Les danseurs se déplacent pour rééquilibrer le plateau et ajustent la position de leur corps. Retrouvant l’horizontalité, le plateau se met alors à tourner à très grande vitesse, déclenchant un phénomène de traction centrifuge. Dans une image aussi esthétique qu’éloquente, les six danseurs se regroupent pour faire front ensemble vers le centre du plateau, grappe de corps soufflés par l’énergie déstabilisatrice, marchant quasiment à l’horizontale vers leur but. Puis des danseurs tentent de courir dans le sens opposé de la giration, avant de s’effondrer les uns après les autres.

<i>Celui qui tombe</i> de Yoann Bourgeois © Geraldine Aresteanu
Celui qui tombe de Yoann Bourgeois
© Geraldine Aresteanu

Yoann Bourgeois joue encore sur cette force rotatoire en montrant l’image émouvante de couples enlacés, suspendus à l’horizontale dans un baiser. Le plateau est ensuite soustrait à la gravité : il s'élève dans les airs, tandis qu’un des interprètes plonge la tête la première dans le vide à plus de cinq mètres de hauteur – simplement retenu par les pieds par deux hommes. Comme en apesanteur, il attrape le bord du plateau et se déplace sans effort apparent. Le plateau redescend et décrit enfin un mouvement de balancier, particulièrement menaçant au vu de sa masse colossale et, tel un pendule géant, balaye de droite et de gauche la salle. Les danseurs à terre évitent le choc en se couchant sous son passage, en s’amarrant à son rebord, ou encore en sautant à son bord, dans des manœuvres aussi drolatiques que périlleuses.

<i>Celui qui tombe</i> de Yoann Bourgeois © Geraldine Aresteanu
Celui qui tombe de Yoann Bourgeois
© Geraldine Aresteanu

Peuplé d’effets visuels astucieux, Celui qui tombe n’est pas seulement une expérimentation artistique mais aussi une création d’une véritable profondeur. L’image dynamique de cette petite humanité qui s’attache à sa terre malgré les tremblements incessants qui la traversent, qui subit les déséquilibres que déclenchent l’aléa mais aussi sa propre présence sur le plateau, cette humanité qui tâtonne, cherche ses pas dans la pénombre, fait évidemment écho à notre façon d’être au monde. Le plateau mobile, tel le Radeau de la Méduse, confronte les hommes à leur petitesse et à leur solitude. En poussant à peine l’interprétation, on entend la référence de Yoann Bourgeois à l’urgence climatique, lorsque la terre se secoue et se retourne comme un piège sur les hommes. La bande-son fait d’ailleurs retentir les grands chants de cette humanité à la dérive : la Symphonie n° 7 de Beethoven, Sinatra, la Norma de Bellini ou encore les propres voix des danseurs ajoutent leur expressivité à cette pièce vertigineuse.

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