Après Elisabeth Leonskaja, c’était au tour de Dénes Várjon d’enchanter le cloître des Jacobins de compositions hongroises. Le Festival Piano aux Jacobins, dans sa 38ème édition, choisissait pour son deuxième concert le virtuose formé à la Franz Liszt Académie de Budapest. L’alcôve de la salle capitulaire du cloître, avec ses lumières rougeoyantes et ses vitraux bleutés attend patiemment le pianiste autour de trois figures : Beethoven, Bartók et Liszt, c’est-à-dire autour du père du romantisme et de deux figures hongroises.

Dénes Várjon © Balazs Borocz
Dénes Várjon
© Balazs Borocz

La soirée était volontairement agencée pour mettre en avant et pénétrer sans interruption le langage musical de chaque compositeur. En effet, si naturellement les Bagatelles op. 126 de Beethoven et la Sonate en si mineur de Liszt constituaient des œuvres cohérentes et monolithiques, la partie centrale du concert regroupait plusieurs pièces courtes de Bartók. Se trouvait ainsi au cœur de la soirée le travail d’ethnomusicographe et de compositeur du maître hongrois avec des œuvres construite autour du matériau folklorique. Jouant sur les contrastes de styles mais aussi de nuances et d’atmosphère, notamment lors des deux rappels, Dénes Várjon affiche une volonté claire de respect absolu de la partition et d’imprégnation de l’auditoire, retenant le geste jusqu’à presque tomber de son fauteuil. Il en retirera de nombreuses acclamations, et s’ouvrira progressivement au public sans pour autant quitter une concentration inflexible.

La mise en bouche beethovénienne, somme toute classique, préfigurait la Sonate en si par bien des aspects : tourmentes sentimentales et alternance des mouvements paisibles et colériques, travail sur des micromotifs, sens aigu de la forme et bien entendu une écriture pianistique rendant certains passages virtuoses. Le Steinway vacillera en effet au fur et à mesure que Dénes Várjon lui imposera les salves lisztiennes, comme éclaboussé par son propre clavier. Il met l’instrument à l’épreuve de la puissance et des fortissimo de la partition, peut-être trop pour un espace si calfeutré. La force du jeu sur le clavier trouve un écho certain dans le battement frénétique du pied sur les pédales du piano. L’écriture fait le reste : le dernier accord est lancé comme un feu d’artifice par le musicien et la salle explose rapidement en applaudissements.

L’Elégie n°2 op. 8b, fluide et arpégée, de Bartók ramène l’auditoire à style très proche de Debussy et de la musique française de la fin du XIXe siècle. Avec les Trois chants populaires hongrois et les Huit improvisations sur des chants paysans hongrois, Dénes Várjon, allonge le geste, retient les respirations et accentue la plongée dans un langage à la fois magnifié par la touche populaire et compositionnelle, mais aussi par son contexte de création dramatique : le retour au racine, tout en étant réinventé, permet de faire oublier tout comme de rappeler l’Europe déchirée qui conduira Bartók à s’exiler.