Les festivals ont toujours un charme particulier, et celui de Musiques démesurées, à Clermont-Ferrand, tourné vers la création, ne fait pas exception. La programmation de Mikel Urquiza, directeur artistique et compositeur, s’est fondée sur le slogan « Femme, vie, liberté ». Un choix engagé et audacieux qui magnifie les résistances des femmes iraniennes – et de toutes les autres – en faisant notamment entendre des pièces de Golfam Khayam et Farnaz Modarresifar. Le souffle donné à cette édition reflète aussi bien la musique entendue que l’état d’esprit de partage qui s’est manifesté avant et après les concerts.

Le mercredi soir, après avoir flâné dans le radieux et chamarré Jardin Lecoq puis avoir pénétré dans la mythique Librairie des Volcans, c’est en face, dans la Maison de la culture, que l’on rencontre la musique captivante de Bastien David, avec le métallophone microtonal circulaire conçu par le compositeur.
Il paraît très vite évident que l’instrument, autour duquel s’activent six percussionnistes, a une visée organique. Si ce sont les 216 lames qui retiennent d’abord l’attention, l’œuvre Les Métamorphoses commence en fait sur les pieds de l’instrument. Le tressaillement de la nature qui s’éveille passe par des roulements de baguettes sur les pieds puis sur les montants du métallophone. Ces caisses de résonance sont utilisées ponctuellement pour apporter des contrastes percussifs, sans hauteur définie, à une mosaïque poétique de sons microtonaux entremêlés.
La « vie » se dévoile sous toutes ses formes, et cette attention à l’infiniment petit révèle de multiples horizons d’écoute : phasage et déphasage d’une boucle commune, glissandos infinis (effet Shepard-Risset), résonances particulières obtenues à l’archet, entretien de notes formant, selon les baguettes, des sonorités de cloches à vache, de gamelan balinais ou de synthétiseur. Mais c’est toujours le vivant et l’organique qui priment : l’osmose des six percussionnistes, la chorégraphie des baguettes, le déplacement hypnotique d’une lame à l’autre offrent un moment de cristallisation stimulant. Dès la fin de la performance, le partage continue : le compositeur et les interprètes invitent le public à venir autour de l’instrument, à le manipuler, répondant aux questions des spectateurs.

Le lendemain, le programme amène lui aussi une forme de suspension du temps où le rapport au vivant reste sensible dans cette ville de Clermont-Ferrand bordée par la Chaîne des Puys. Rendez-vous au Lieu-Dit, espace d’expérimentations culturelles, sociales et citoyennes aux allures de garage désaffecté. L’endroit se prêtait particulièrement bien à l’installation de l’artiste sonore Ban Lei, 153 returning birds, constituée d'autant d’appeaux en forme d’oiseaux dont le public, devenu interprète, a pu se saisir lors d’un très beau moment participatif qui prolongeait Prisma Interius VII.
En ouverture du concert, cette pièce de Catherine Lamb prend des aspects méditatifs : avec un tempo lent, le violon, la trompette, le violoncelle et le synthétiseur des musiciens de l’ensemble Manufaktur für Aktuelle Musik déploient des nappes sonores sur lesquelles violon et trompette ondoient en enchaînements de notes qui se rencontrent ou se repoussent. La violoniste Malin Grass apporte de magnifiques colorations en quarts de ton, créant des tensions dans la rencontre avec l’irisation discrète du trompettiste Paul Hübner. Une grande respiration parsemée de silences structurels, que l’on aurait voulue encore plus dense.

Un lien évident se crée avec Growth and Phantasm de la compositrice turque Zeynep Toraman, donnée en création française. Avec quelque chose d’ambient dans le style, un autre moment contemplatif s’offre à l’auditeur : un synthétiseur plus présent que chez Lamb pose les basses sur lesquelles se déploient les nappes de violon et violoncelle dans l’aigu. C’est seulement dans les cinq dernières minutes, après quinze sans contrastes, qu’apparaît un nouvel élément : une courte mélodie répétée au synthétiseur avec un son lumineux et rond, pendant que le violoncelle granule subrepticement les longues tenues.
Après l’entracte, la configuration scénique n’a pas changé, la position du public non plus mais la création française de Røptal de Raphaël Languillat amène à ressentir différemment l’espace. Adossée à une création lumière frappante et immersive, la pièce fait entrer dans les entrailles de la terre. Tout craque, bruisse, grince. L’électronique fait sourdre de grands fracas qui reviennent de manière irrégulière, convoquant un imaginaire effrayant, tandis que les instrumentistes investissent de nombreux modes de jeu bruiteux. Le trompettiste frotte même le métal de son pavillon avec des baguettes balais. Avec une implication totale, Malin Grass et Marie Schmidt, au violon et au violoncelle, n’hésitent pas à écraser les cordes, à les frapper ou les frotter avec le bois de l’archet. L’électronique structure les trente-cinq minutes en prolongeant les stridences des instruments acoustiques sans jamais les écraser, en entretenant des drones et en injectant des sons percussifs.

Si la tempête se calme au milieu de la pièce, elle repart de plus belle ensuite. Le travail de Languillat sur le timbre et ses associations entre acoustique et électronique est fin et évocateur, mais la pièce aurait gagné en efficacité dramatique à durer vingt minutes plutôt que trente-cinq, sa partie finale ressemblant trop à l’initiale pour ne pas paraître comme une redite.
Ces deux concerts auront donné à voir et à entendre des façons variées d’écouter et d’observer la vie et la nature, ainsi que des façons immersives d’entrer dans le son. Ce deuxième programme porté par la Manufaktur für Aktuelle Musik a la grande qualité de faire entendre une musique contemporaine rarement donnée en France. Le festival Musiques démesurées, dont la programmation s’étendait sur neuf jours, laisse à ses spectateurs et spectatrices l’élan d’une musique toujours plus vivante.
Le voyage de Chloë a été en partie pris en charge par le Festival Musiques démesurées.




















