Cauterets est une de ces villes d’eaux pyrénéennes, perchée à 1000 mètres d'altitude, où se croisent l’été randonneurs et curistes. Ses immenses bâtiments sont les signes bien visibles d’un glorieux passé ; c’est ainsi que l’étonnant et gigantesque cinéma partage ses murs avec un restaurant et une piscine, et s’est doté à l’étage d’une salle de concert à l’acoustique remarquable.

Le cinéma de Cauterets © Thibault d'Hauthuille / Bachtrack
Le cinéma de Cauterets
© Thibault d'Hauthuille / Bachtrack

Né à Cuba et formé en France, Jorge González Buajasán en occupe la scène en ce dimanche soir. Il veut nous faire découvrir des pans entiers d'un répertoire qui échappe à nos oreilles européennes : les musiciens cubains de la fin du XIXe et du début du XXe siècle qui ont amené au piano des chants et des danses insulaires aux racines autant africaines qu’espagnoles. Nous découvrons ainsi Ernesto Lecuona et Igniacio Cervantes : ils apportent des rythmes nouveaux qui résonnent, décapent, leurs mélodies captivent dans des miniatures complexes totalement maîtrisées par Jorge González Buajasán.

Plus proches de nous, moins loco peut-être, Isaac Albéniz et Manuel de Falla sont tout aussi convaincants sous les doigts du pianiste. Notamment deux extraits d’Iberia, « El Polo » et surtout « Triana », sont accomplis dans leur liberté, leur profondeur, les accents très marqués sonnent avec évidence, une vraie réussite. Le pianiste cubain nous confie qu’à chaque interprétation, il trouve une inspiration nouvelle pour ces pièces ; on a surtout envie d’entendre tout Iberia sous ses doigts ! Enfin une Rhapsodie espagnole de Liszt, totalement baroque et éblouissante de virtuosité, referme le récital.

pbl
pbl

C’est le Festival Piano Pic qui accueille Jorge González Buajasán ce soir ; suivent le lendemain Karol Beffa et Aline Piboule le surlendemain. Rares sont les festivals de cette importance artistique qui combinent une belle ancienneté (30 ans l’année prochaine), une direction artistique duelle et un fonctionnement 100% bénévole. La quasi-totalité des produits va aux artistes et non des moindres : Pascal Amoyel, François Dumont cette année entre autres, et les années précédentes Alexandre Tharaud, Michaël Levinas, Marie-Josèphe Jude, Jean-Marc Luisada, Paul Badura-Skoda, etc. Ce dévouement de l’équipe à la musique, aux artistes et au spectacle vivant force l’admiration !

Le cœur du festival bat à Bagnères-de-Bigorre et c’est ici que, le lendemain, les sœurs du Carmel ouvrent grand leur église et vendent leurs confitures au festivaliers. Pierre Réach (l’un des deux directeurs artistiques du festival avec Christophe Baillet) invite Karol Beffa à partager un piano ; ils alternent devant le clavier. C'est étonnamment depuis le parvis, portes grandes ouvertes, qu'on profite le mieux du concert, l'acoustique de l'église étant trop généreuse pour un piano aussi puissant que le Steinway de concert.

Nous découvrons plusieurs œuvres de Beffa par lui-même : une Sarabande hypnotique, sorte de « Gibet » ravélien en moins marécageux, à l’os. Son Étude n° 3 est très debussyste, avec quelques dissonances fortes qui lui apportent une tension intéressante. Pierre Réach joue ensuite des « Pagodes » (extraites des Estampes de Debussy) et des Jeux d’eau (Ravel) dont l’atmosphère brouillée, maîtrisée par une belle digitalité, se fond dans l’acoustique tournoyante. Enfin, c’est lui qui interprète devant Beffa les Sillages de son partenaire compositeur, pièce rendant hommage aux maîtres français tout en traçant des pistes d’avenir. Très nettement inspirée de Ravel et mâtinée d’audaces dutilleuses, l’œuvre est une splendeur, à réécouter. La soirée s’achève avec cinq improvisations de Beffa sur des thèmes librement suggérés par le public : lorsqu’une rencontre entre Rameau et Messiaen lui est proposée, il croisera les rythmes du premier et les harmonies du second avec beaucoup de talent.

Pour notre dernier soir au festival, c'est Aline Piboule qui nous attend dans un lieu improbable : un simple hall, au cœur du campus du lycée climatique René Billères à Argelès-Gazost. D’un côté, une verrière immense au pied de laquelle le piano brille sous les derniers feux du soleil ; de l’autre une large mosaïque de Gustave Signier, classée – comme tout l’établissement. Entre les deux, un public fervent. C’est un récital en trois séquences : une sonate (Liszt), une mer (Debussy) et quatre nocturnes (Chopin, Fauré et Debussy). Et comme Piboule est une conteuse, elle nous raconte ; elle tisse des liens, assume ses choix, présente les compositeurs et commente les œuvres à des auditeurs captivés.

pbl
pbl

Aline Piboule au Festival Piano Pic © Thibault d'Hauthuille / Bachtrack
Aline Piboule au Festival Piano Pic
© Thibault d'Hauthuille / Bachtrack

Le Nocturne op. 62 n° 1 de Chopin est une merveille qu'on a l’impression de redécouvrir ; Piboule donne envie de suivre toutes les lignes en nous perdant avec elle. Splendides aussi les Douzième et Treizième Nocturnes de Fauré, sans doute un peu tristes voire austères, mais quelle vitalité cependant dans l’écriture, quelle invention et quelles émotions ! Le jeu transparent, lisible et sûr de la pianiste, dans cette acoustique étonnamment claire, rend justice à ces partitions un peu délaissées en concert.

La Sonate de Liszt arrive un peu tôt, pas seulement dans le programme. On sent une pianiste encore en train d'habiter l'œuvre : la fermeté des doigts dans les octaves est bien là, le thème choral résonne d’un beau son plein, le thème bondissant est nerveux, très structuré dans toutes ses transformations y compris la fugue, mais l'ensemble ne tient pas encore comme un seul geste assuré.

Enfin Piboule déploie une Mer de Debussy remarquablement transcrite par Yann Ollivo. Elle maîtrise à la perfection cette version à deux mains touffue, complexe et ambitieuse. Sa lecture nous rend plus attentifs que dans la version pour orchestre aux rythmes, souvent superposés, que la linéarité de son piano précis expose de manière très lisible.

Piboule citait en introduction cette phrase de Debussy : « la musique doit chercher humblement à faire plaisir ». Piano Pic c’est cela : une belle dose de plaisir, servie avec humilité.


Le séjour de Thibault a été pris en charge par le Festival Piano Pic.

****1