Le concert était attendu. Convoité par les plus grandes scènes internationales, le pianiste canadien Jan Lisiecki semble déjà insaisissable à l’âge de seulement 24 ans. De passage à Paris pour un unique récital événement au Théâtre des Champs-Élysées (avant d’y accompagner Matthias Goerne au mois de mai), il porte un répertoire romantique qui lui est cher (Beethoven, Mendelssohn, Chopin, Rubinstein), introduit et clôturé par Johann Sebastian Bach.

Jan Lisiecki © Christoph Köstlin / Deutsche Grammophon
Jan Lisiecki
© Christoph Köstlin / Deutsche Grammophon

Véritable exutoire, le Caprice en si bémol majeur du Cantor de Leipzig « sur le départ de son frère bien-aimé » introduit le concert. Œuvre de jeunesse fournie en thèmes plaintifs, elle surprend toujours par une forme non codifiée et une certaine spontanéité d’écriture. Dès les premières notes, dans une atmosphère recueillie, le pianiste montre une musicalité saisissante. Il cultive un son perlé, sensible, présent sans jamais être agressif à l’oreille. La quiétude du thème initial est amenée par des ornements contrôlés, filés dans un phrasé d’une grande délicatesse. La fugue, au contraire, est un frémissement sonore appuyé par le jeu véloce et déjà impétueux de l’interprète, comme happé par le répertoire romantique à venir. Ce qui marque surtout les esprits (et les oreilles), c’est le sens des nuances qu’il révèle. Qu’elles soient amenées progressivement ou subitement, elles irriguent le discours de l’interprète qui exploite tous les registres du clavier avec une grande justesse. Et l’on ressort de ce seul Capriccio avec le sentiment d’avoir déjà entendu plus de choses que lors de certains concerts.

C’est toutefois aux romantiques que Jan Lisiecki réserve la quasi-totalité de son programme. L’occasion de mobiliser un jeu plus libre, presqu’insolent, sans toutefois perdre en clarté. Le pied droit constamment posé sur la pédale, l’interprète la mobilise avec beaucoup d’intelligence au nom d’une limpidité de discours qu’on ne peut qu’applaudir. Les basses colériques jouées brutes dans le deuxième Nocturne op. 62 de Chopin laissent ainsi la place à des arpèges miroitants à la main gauche, au-dessus desquels la main droite vient déposer une mélodie éthérée. Ce chant est particulièrement enclin au rubato dans les Romances sans paroles de Mendelssohn, la quatrième Ballade op. 52 de Chopin ou la Valse-Caprice de Rubinstein, flottant sur un accompagnement bien dosé et rythmiquement pulsé.

Si le jeu constant avec les nuances donne vie aux pièces jouées, il devient par la suite quelque peu systématique, laissant parfois questionner certains choix interprétatifs. Le jeu sagement fougueux (au contraire d’un Kissin plus exubérant) du Rondo « Colère pour un sou perdu » de Beethoven montre ainsi des ruptures de dynamiques parfois peu heureuses, créant une coupure dans le phrasé. De même dans la quatrième Ballade de Chopin, où le constant flux et reflux sonore prive le climax de toute son intensité.

Chaleureusement salué par un public moins nombreux qu’espéré au vu de l’occasion, le jeune pianiste retourne à l’alpha et l’oméga du répertoire pour clavier avec l’« Aria » des Variations Goldberg de Bach et achève son concert comme il l’a mené : avec un haut sens de la musique.

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