Sur les bords du lac des Quatre-Cantons, non loin de la mythique prairie du Grütli, un orchestre magique a poussé sur l’herbe arrosée et grasse des cantons primitifs, né d’une seule force fédératrice : l’amitié. Réunissant chaque été dans le KKL de Jean Nouvel certains des meilleurs musiciens d’orchestres ou professeurs d’Europe, le Lucerne Festival Orchestra fut nommé « orchestre des amis » par la presse et son premier chef, Claudio Abbado. Lors de ces estives, Lucerne et ses montagnes environnantes ont des airs de Venusberg tant ce qui s’y passe ici relève bien souvent d’un enchantement.

C’est la troisième fois que Klaus Mäkelä vient au Festival de Lucerne, la deuxième à la tête de cet orchestre et sous sa baguette le magnétisme des années Abbado est réactivé. Dans L’Oiseau de feu de Stravinsky donné en seconde partie, on va retrouver le même creuset interprétatif qu’au Festival d’Aix en 2023, dans une lecture toujours plus inspirée, développée et osée.
Il serait vain d’énumérer les mille et un détails de timbres et de thèmes que le chef finlandais sculpte avec une virtuosité et un flegme incomparable. Il dirige cette œuvre genoux fléchis, comme tapi derrière la musique, prêt à bondir et à en accueillir chacune des embardées. C’est que cet oiseau incandescent est une véritable descente de slalom olympique pour un chef. Le long moment de concentration qu’il se permet avant de lancer des basses d’outre-tombe aux violoncelles et contrebasses en témoigne.

Dès lors, Mäkelä tutoiera le silence pour mieux faire entendre les formules incantatoires qu’il insuffle dans l’oreille des musiciens et eux, en réponse, dans les nôtres. Entre d’hypnotiques passages de relais, relevons le lyrisme d’une pourtant courte phrase introductive de la « Supplication de l’oiseau de feu » à l’alto par le vétéran de l’orchestre Wolfram Christ, le cor à ce point doux et ductile d’Ivo Gass dans « L’apparition du prince » et majestueusement lointain dans « La disparition du palais et des sortilèges », le hautbois mélancolique de Lucas Macías Navarro dans la « Ronde des princesses », ou encore le basson ensorceleur de Mathias Racz, organisant l’inquiétant cercle de vapeurs et d’effluves sonores émanant de la « Berceuse ».
Les rets de cette œuvre païenne nous enserrent quand ils sont portés par des cordes qui manient de la sorte les glissandos dans le premier mouvement ou nous font chuter de Charybde en Scylla avant le solo de cor final. Contrastes saisissants avec des moments vif-argent où l’orchestre répond précisément à l’injonction de percussions toujours plus acérées et tonitruantes. Mäkelä se joue des piano subito et autres tuttis fortissimo comme des coups de théâtre, dans un propos éminemment narratif où le suspense est entretenu par, notamment, des tapis de trombones avec sourdines à ce point évanescents que leur timbre en devient indiscernable ! Notons enfin les pupitres de trompettes qui, même depuis les coulisses, ne font que confirmer l’excellente acoustique de cette salle et l’inquiétante poésie de cette interprétation.

C’est par son bref et virtuose troisième mouvement que le Concerto pour violon de Barber offrait en début de concert une arche entre Russie et États-Unis, où des accords tutti tranchants et secs sont comme un hommage au Stravinsky de la première période. Le violoniste Augustin Hadelich y cavale dans ce mouvement perpétuel de doubles croches avec une sensation d’être légèrement en retrait du tempo de l’orchestre, mais travaillant toujours en miniature, glissant avec son archet comme un patineur sur la glace. Humble, il habite ce monde américain entre sourdine et tension, sans aucune crispation.
Les deux premiers mouvements, volontiers lyriques, nous ont auparavant plongés dans la fiction hopperienne d’ombres portées d’un soir menaçant sur une station-service au bord d’une route. Dans le premier mouvement, les violoncelles et contrebasses dépeignent smorzando un crépuscule américain, et le merveilleux solo de hautbois en ouverture du deuxième mouvement n’est pas sans un clin d’œil au solo de cor anglais de la Symphonie « du Nouveau Monde » de Dvořák.

Augustin Hadelich offre enfin un bis inspiré du standard Orange Blossom Special initialement composé en 1938 par Ervin T. Rouse, reproduisant les sons du train du même nom. Occasion de faire sonner son violon comme un harmonica sur une musique folk et country, avec des graves de moteur de Chevrolet et des aigus de guitare électrique. Rires et ovation garantis dans une soirée qui tente l’improbable pari d’un dialogue États-Unis vs Russie à l’heure où les canaux de communication entre ces deux pays semblent quelque peu bouchés…





















