Le public qui emplit la jolie salle à l'italienne de l'Athénée en ce soir de première est manifestement intrigué par cet Avare chanté, et on le sentira longtemps perdu parce qu'il ne retrouve pas le déroulé de la pièce de Molière. Il est vrai que l'adaptation qu'a réalisée en 1720 le librettiste Antonio Salvi de cet ouvrage pour le compositeur italien Francesco Gasparini a de quoi déconcerter : les cinq actes de Molière sont réduits à trois, formant un intermezzo d'une heure vingt de musique avec quatre personnages (dont un muet), et où est accentué le ressort comique. Mais le plus notable est l'inversion à laquelle procèdent Salvi et Gasparini, comme le souligne le metteur en scène Théophile Gasselin dans le programme de salle : il s'agit bien de la trame de L'Avare mais d'un point de vue féminin.

<i>L'Avare</i> de Gasparini &copy; Philippe Delval
L'Avare de Gasparini
© Philippe Delval

On prend pitié de Fiametta, cette jeune fille simple à qui on donnerait le bon Dieu sans confession, qui apparaît dès l'ouverture ; on mesurera vite sa rouerie et ses manigances pour se jouer de son voisin Pancrazio, un barbon dévoré par une avarice maladive. Fiametta s'imagine un frère jumeau, dont elle prend l'accoutrement, Fichetto, pour se faire embaucher au service de Pancrazio qui s'est privé d'un fidèle serviteur au motif qu'il n'en a plus les moyens. Fiametta/Fichetto n'en croit rien et n'aura de cesse de mettre la main sur l'or caché de Pancrazio. L'amour, l'argent, la mort (un mystérieux cadavre qu'on ne verra jamais, que Pancrazio est censé avoir enterré dans son jardin) sont au centre d'une intrigue resserrée, au prix de nombreuses ellipses ou d'actions secondaires qui peuvent embrouiller le spectateur le mieux disposé.

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La partition de Gasparini, sans posséder la fulgurance des sommets du genre (comme La serva padrona de Pergolèse), est bien plus qu’une simple curiosité baroque. Elle sait caractériser, parfois jusqu'à la caricature – mais c'est la loi du genre – des personnages qui ne sont pas univoques. Elle ménage surtout une progression dramatique soulignée par la densification du propos musical et une explosion de virtuosité dans les airs et ensembles du dernier acte.

<i>L'Avare</i> de Gasparini &copy; Philippe Delval
L'Avare de Gasparini
© Philippe Delval

Initiée à Caen en mars par Vincent Dumestre et Le Poème Harmonique, cette résurrection de l'intermezzo de Gasparini ne relève jamais de l’exercice d’érudition. Tout, au contraire, concourt à en restituer l'esprit, le mouvement, la vérité théâtrale. La mise en scène de Théophile Gasselin, les costumes d'Alain Blanchot et les lumières de Christophe Naillet reconstituent avec un luxe inouï du détail un XVIIIe siècle pleinement italien, galant, moqueur, bouffon. L'espace scénique, où ont pris place à cour les douze musiciens du Poème Harmonique conduits par Vincent Dumestre, est très habilement utilisé dans toutes ses dimensions, n'est jamais surchargé et installe d’emblée une atmosphère chaleureuse. 

La présence des instrumentistes sur le plateau présente un autre avantage : pour ne pas tomber dans la succession de numéros sur l'avarice, Vincent Dumestre imagine une continuité, des réminiscences de chansons populaires (comme cette berceuse médiévale qui ouvre le spectacle avec la nourrice désopilante de Serge Goubioud), des improvisations instrumentales.

<i>L'Avare</i> de Gasparini &copy; Philippe Delval
L'Avare de Gasparini
© Philippe Delval

La mise en scène met en valeur sans forcer le trait les ressorts atypiques du livret : les plaintes douloureuses de Fiametta et Pancrazio dès leur arrivée sur scène, l'étrange penchant du vieux barbon pour le jumeau de sa prétendue, la brusquerie sans fard de Fiametta qui avoue que « ce serait une merveilleuse chose si ce vieillard aujourd'hui se pendait » ou encore cet aveu très contemporain du duo qui amuse beaucoup le public : « aujourd'hui qui ne possède pas n'est rien ». Et puis il y a ce personnage muet, ce valet de comédie, ou plus exactement ce zanni de la commedia dell'arte, formidablement joué, incarné, dansé par Stefano Amori, qui est en quelque sorte le vrai narrateur d'une histoire bien décousue.

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Les chanteurs, enfin, font la réussite de cette résurrection. Serge Goubioud en nourrice est aussi émouvant dans ses mélopées populaires qu'amusant dans les ensembles comiques. Victor Sicard a tout ce qu'on peut attendre de son personnage de Pancrazio : la vis comica, l'allure, la tessiture et le timbre idéaux pour incarner le barbon, dont Eva Zaïcik va se jouer tout au long de cet intermezzo lyrique dont elle est la grande triomphatrice. La mezzo-soprano sait tout jouer, tout chanter, la complainte, l'effusion amoureuse, la colère, les emportements furieux, avec une ligne de chant impériale, un timbre pulpeux qui s'adapte à toutes les variations de son personnage.

Eva Zaïcik dans <i>L'Avare</i> de Gasparini &copy; Philippe Delval
Eva Zaïcik dans L'Avare de Gasparini
© Philippe Delval

On ne saurait trop conseiller à ceux qui auront manqué cette série parisienne de suivre cet Avare à Reims, La Rochelle, Amiens, Versailles ou Beaune où cette belle équipe se produira d'ici l'été.

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