Alain Altinoglu ne ment pas lorsqu'il présente l'édition 2026 du Festival international de Colmar : celle-ci « met à l'honneur des artistes confirmés et de jeunes talents que nous avons hâte de vous faire découvrir ». Pour une découverte, c'en est une de taille en cette soirée d'ouverture, et qui ne disparaîtra pas de sitôt de notre mémoire de mélomane. Disons-le d'emblée, cela fait des lustres qu'on n'a pas éprouvé pareil bonheur ni semblable émotion à l'écoute des Quatre derniers lieder de Richard Strauss. Et pourtant les occasions n'ont pas manqué ces derniers mois...

Masabane Cecilia Rangwanasha, Alain Altinoglu et l'Orchestre Symphonique de La Monnaie © FIC - Bertrand Schmitt
Masabane Cecilia Rangwanasha, Alain Altinoglu et l'Orchestre Symphonique de La Monnaie
© FIC - Bertrand Schmitt

Lorsqu'elle rejoint l'Orchestre Symphonique de La Monnaie sur la scène de l'église Saint-Matthieu et entame le premier lied « Frühling », on a l'impression de voir apparaitre la petite sœur de Jessye Norman. Tout chez Masabane Cecilia Rangwanasha rappelle son illustre aînée : la qualité et la puissance de l'émission, l'homogénéité d'un bronze vocal qui paraît sans limite sur toute la tessiture, mais d'abord et surtout cette couleur de pourpre chaude et bienfaisante d'une voix qui dit avec un soin tout particulier les poèmes de Hesse et Eichendorff.

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À aucun moment la soprano sud-africaine ne semble dépassée par le tissu orchestral que tresse amoureusement Alain Altinoglu avec le concours des magnifiques solistes de la phalange belge : le violon solo de Sylvia Huang est toute tendresse dans « Beim Schlafengehen », et le cor solo d'Orane Bargain est la volupté incarnée, en particulier dans la conclusion de ce même lied.

Alain Altinoglu et l'Orchestre Symphonique de La Monnaie © FIC - Bertrand Schmitt
Alain Altinoglu et l'Orchestre Symphonique de La Monnaie
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La chevauchée des Walkyries qui ouvrait le concert n'a fait que confirmer l'impression superlative que l'Orchestre de La Monnaie avait laissée ici même il y a deux ans. À sa tête, Alain Altinoglu a cet art si singulier d'alléger la texture orchestrale lorsque, sous d'autres baguettes et d'autres traditions, elle pourrait peser. Il en fera la démonstration après l'entracte dans Also sprach Zarathustra, qui n'a nul besoin d'un surcroît d'opulence, voire de boursouflure.

Altinoglu rappelle le Richard Strauss chef d'orchestre et se plaît à developper, comme lui, une narration fluide, précise et d'autant plus éloquente des épisodes du poème symphonique. De ce qui ressemble trop souvent à un maelström sonore, il extrait une sorte de quintessence de la musique de chambre transposée au grand orchestre. Le chef français a transformé, transfiguré même l'Orchestre de La Monnaie, qui peut aujourd'hui rivaliser avec les meilleures phalanges européennes.

Edgar Moreau,Alain Altinoglu et l'Orchestre Symphonique de La Monnaie © FIC - Bertrand Schmitt
Edgar Moreau,Alain Altinoglu et l'Orchestre Symphonique de La Monnaie
© FIC - Bertrand Schmitt

Le lendemain soir, la chaleur devenant étouffante, les musiciens belges et leur chef abandonnent le frac pour un programme franco-norvégien qui fuit la routine. Altinoglu a choisi en effet de larges extraits de la musique de scène de Peer Gynt de Grieg, et convié la jeune Norvégienne Sofia Nesje Enger à chanter la nostalgie de Solveig. La voix de la soprano a la candeur, la fraicheur mais aussi l'ampleur requises pour cette évocation nordique. Dans le prélude (la fête de mariage), c'est l'alto solo Florent Brémond, en imitation du hardanger (le violon traditionnel norvégien), qui fait forte impression. Comme la veille, Altinoglu révèle les trésors de poésie sonore de la partition, en faisant advenir thèmes et contrechants avec une simplicité, une souplesse qui forcent l'admiration. 

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Le Carnaval romain de Berlioz qui ouvrait cette seconde soirée a répondu à la même norme interprétative, le chef impulsant, donnant la direction et laissant s'épanouir ses musiciens, pour capturer la poésie qui chez Berlioz se dissimule derrière l'éclat et parfois le clinquant. Lui succédait le Premier Concerto pour violoncelle de Saint-Saëns. Plus on l'écoute, plus on trouve l'œuvre bavarde et peu inspirée : quelle étrange idée de faire entrer le soliste comme à reculons sur une descente chromatique vers le grave de l'instrument ! Étrange aussi cette succession de trois allegros... Edgar Moreau s'en sort avec les honneurs, malgré la chaleur qui pourrait entacher sa virtuosité, il s'affirme même avec une autorité qu'on ne lui a pas toujours connue et trouve des partenaires idéaux dans l'orchestre.

Anastasiya Magamedova à Colmar © FIC - Bertrand Schmitt
Anastasiya Magamedova à Colmar
© FIC - Bertrand Schmitt

Le Festival international de Colmar, ce sont aussi des rencontres, des cartes blanches à de jeunes artistes ou formations, notamment des étudiants du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris qui se relaient tous les jours à 12h30 au Koïfhus. Ce lundi, à défaut d'une personnalité qui demande encore à s'affirmer, on retiendra la belle idée de programme de la jeune pianiste tadjike Anastasiya Magamedova, avec quatre compositrices : Clara Schumann et ses anecdotiques Soirées musicales, trois délicates pièces de Lili Boulanger, un Oiseau lunaire très inspiré de Messiaen de la Japonaise Sato Matsui, mais surtout une vraie découverte, les Six Études de concert de Cécile Chaminade qui n’ont rien à envier à Liszt pour ce qui est de la virtuosité et que la pianiste aborde avec un panache remarqué.


Le voyage de Jean-Pierre a été pris en charge par le Festival international de Colmar.

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