Une semaine après le concert mémorable de Riccardo Muti à la tête de l'Orchestre National de France, on retrouve le même orchestre dans le même lieu, ses magnifiques solistes, et pourtant Frank Strobel, qui remplace Omer Meir Wellber initialement prévu à la direction, semble ne savoir que faire d'un aussi bel instrument. Et pourtant les deux partitions cinématographiques au programme comportent tous les ingrédients pour prolonger le parcours du National sur les sommets entamé avec leur désormais « Chef émérite ».

Frank Strobel n'est pas un novice dans le registre de la musique de film, c'est même par là qu'il a acquis ses galons. Mais c'est une tout autre affaire que de sublimer les deux suites orchestrales du soir, dont la note de programme tente un rapprochement hasardeux au motif qu'elles datent toutes deux de 1938. Au foisonnement d'une suite orchestrale tirée d'un blockbuster hollywoodien répond la puissance d'une cantate réalisée à partir de la musique d'Alexandre Nevski, chef-d'oeuvre du cinéma soviétique d'Eisenstein.
Erich Wolfgang Korngold qui a ébloui toute l'Europe, ses pairs comme ses aînés, avec son opéra La ville morte en 1920 - il n'a alors que 23 ans ! - quitte son Autriche natale pour la Californie en 1934, où il s'installe avec sa famille deux ans plus tard. Il va alors devenir la star des musiques de film des studios Warner Bros à Hollywood, avec pas moins de dix huit bandes originales. Revenu à Vienne à l'été 1937 pour terminer son dernier opéra Kathrin, le compositeur renonce dans un premier temps à se lancer dans la musique de The Adventures of Robin Hood, mais l'actualité européenne au début de 1938 et la pression du directeur musical de la Warner (« You have to do it ») le font changer d'avis. Libéré des contraintes d'un contrat qu'il ne signe pas, il écrit ce qui deviendra l'une des partitions les plus célèbres du cinéma, et l'une de ses oeuvres les plus réussies dans ce répertoire. Le « portrait symphonique » proposé ce soir est une adaptation sous forme de suite en cinq épisodes signée John Mauceri.
L'orchestration luxuriante - signature de Korngold -, la variété des atmosphères ? La direction univoque et verticale du chef n'en restitue que la surface et paraît bien impuissante à évoquer les images, les séquences les plus connues du film. Même les célèbres fanfares d'ouverture sont privées du relief, de l'éclat qu'on attend, et ce n'est certainement pas la faute des excellents pupitres de l'orchestre ! La marche des « joyeux compagnons » qui suit, que Korngold emprunte à l'opérette de Leo Fall Les roses de Floride, paraît étriquée, engoncée dans une lecture au premier degré. Que dire alors de la « Scène d'amour » si érotiquement viennoise dont les cordes du National s'efforcent de restituer le lyrisme capiteux malgré le chef ? Ces Aventures de Robin des Bois méritaient mieux qu'une mise en place sommaire.
Le temps que les membres du Choeur de Radio France rejoignent leurs places au-dessus de la scène de l'Auditorium, on enchaine, sans pause, avec la cantate Alexandre Nevski de Prokofiev. Des musiciens de l'orchestre nous ont confié leur passion pour ce chef-d'oeuvre et les glorieux souvenirs que le National conserve des prestations dirigées par Kurt Masur, Riccardo Muti ou encore Daniele Gatti il y a dix ans pour clore son mandat de directeur musical. L'impatience est vive : le résultat s'avère décevant, faute de vision d'envergure.
Tout est certes en place, et heureusement l'orchestre fait mieux que sauver les meubles, tout comme le choeur magnifiquement préparé par Nicolas Fink, qui prend aux tripes dans sa proclamation initiale. La mezzo soprano Olesya Petrova, qui remplace Ekaterina Sergeeva, n'est pas en reste : sa déploration sur le champ des morts est un sommet d'émotion, justifiant pleinement les applaudissements nourris gratifiant la chanteuse lors des saluts. La musique de Prokofiev est d'une puissance d'évocation sans pareille, et l'auditeur privé des images d'Eisenstein, doit pouvoir se représenter les sept séquences de cette cantate. Mais Strobel en reste à une lecture linéaire, là où nous devrions être transis d'effroi dans l'extraordinaire « Bataille sur la glace », saisis par l'émotion dans « Les Croisés dans Pskov », et enfin submergés par la puissance héroïque de l'« Entrée d'Alexandre dans Pskov ».


