« Caramba, encore raté ! » comme dit le perroquet dans Tintin. Après un Don Giovanni en PLS en 2025, deux Iphigénie en cale sèche en 2024 et un Così fan tutte brouillon en 2023, force est de constater que le Festival d’Aix-en-Provence n’a pas la main heureuse pour ses ouvertures de festival, qui plus est autour de Mozart... Cette Flûte enchantée de 2026 ne fait donc hélas pas exception à la règle. L’idée était ici pour feu le directeur Pierre Audi de recomposer le duo Leonardo García-Alarcón – Clément Cogitore qui avait fait tant de bruit à l’Opéra Bastille autour des Indes galantes de Rameau. Mais cette deuxième représentation du spectacle d’ouverture déçoit de toutes parts.

Musicalement, notre surprise est immense d’entendre García-Alarcón, pour sa première traversée Mozart, proposer une lecture à ce point étale et sombre d’une des œuvres les plus enjouées du compositeur. Le chef qui nous réjouit habituellement par de merveilleuses fêtes baroques et qui célèbre cette année les 20 ans de son ensemble Cappella Mediterranea fait ici état d’un caractère qu’on ne lui reconnait guère. Le singspiel de Mozart devient affaire d’opera seria !
Le projet pourrait être en soi intéressant si l’on s’en tient par exemple à l’ouverture où l’on entend des cuivres très ferreux, des bois chaleureux et des cordes quelque peu rêches mais très dynamiques – un peu fausses plus tard dans le trio des enfants à l’acte II. Mais c’est comme si Mozart pris à ce point au sérieux était davantage interprété à l’orée de l’histoire de la musique que pour ce qu’il est en lui-même, dans l’habileté de ses dernières œuvres, entre synthèse totale et goût prononcé pour les genres les plus dépareillés.
Cette interprétation entre par moments directement en contradiction avec le propos de l’œuvre elle-même. Les « Célébrons l’amour avec joie » et autres « Quelle joie ! » qui parsèment l’œuvre résistent sévèrement à une telle lecture… Même lorsque les chevaux sont lâchés comme dans l’air des clochettes avec les gardes de Monostatos, la reprise suivante retombe dans une mollesse surprenante. Restera, là encore, des timbres éloquents, que ce soit des éléments de pianoforte qui viennent enrichir le continuo ou les trombones hissés sur scène dans la partie centrale de l’acte II, qui rappelleraient l’ouverture de L'Orfeo de Monteverdi !

Clément Cogitore a pour sa mise en scène une bonne idée : projeter de courtes séquences de films d’archives pour faire de Tamino et Pamina des enfances perdues de la Seconde Guerre mondiale, nées dans les ruines d’une Allemagne année zéro de Rossellini. L’action scénique s’incruste habilement et par transparence à ces vidéos. Le rythme de l'ensemble, proche d’un film muet, laisse poindre une certaine joie devant ces enfants malgré tout heureux, entre première cigarette et larcins de toutes sortes.
Mais cette joie ne percera jamais complètement l’écran pour atteindre le public. Tous ces personnages sont certes des « soutiers de la gloire », le Papageno de Sean Michael Plumb survit grâce au braconnage d’oiseaux mais l’humour habituel de l’oiseleur comme son timbre souple et soyeux est plombé par ces tirs qui ont dévasté la ville. Le Tamino de Mauro Peter est un peu instable vocalement et limité dans son registre haut alors que Sabine Devieilhe, en Mère Courage de Brecht, est comme en sous-régime dans son premier air de la Reine de la nuit : il y manquera une rage du personnage qu’elle développera en partie dans son deuxième air – peut-être que, là encore, les tempos particulièrement austères du chef n’aident pas.

Les trois dames d’Alix Le Saux, Ashley Dixon et Adriana Bignagni Lesca sont trop dépareillées pour trouver une enveloppe vocale commune. De même Ying Fang aborde sa Pamina avec beaucoup de souplesse et de clarté, mais sans parvenir là encore à percer un certain plafond de verre émotionnel.
Après l’entracte, l’idée est de retrouver le duo principal adolescent puis adulte. Des archives américaines des années 1960 remplacent donc celles allemandes pour discourir désormais sur le sacre de la société patriarcale de surconsommation. On voit bien la volonté de questionner frontalement l’apologie mozartienne franc-maçonne des Lumières et du tyran éclairé. Mais les vidéos d’émeutes qui viennent à ce point court-circuiter l’apologie du progrès et de l’obéissance politique selon Sarastro en deviennent trop didactiques et signent un projet qui se prend quelque peu les pieds dans le tapis de ses propres contre-arguments idéologiques.

Le projet scénique s’égare, la piste des archives disparait progressivement au profit de vidéos anecdotiques. Dommage ! La copie semblera finalement bâclée, qui plus est au regard et à l’écoute du Requiem de la veille, et d’autant plus en repensant à la Flûte version Simon McBurney née ici même et redonnée il y a quelques mois avec bonheur au Theater Basel.





















