La Bayadère, ballet féérique hérité de Rudolf Noureev, est de retour à l’Opéra de Paris dans une mise en scène étincelante et une distribution virtuose.

Ballet de l'Opéra de Paris © Little Shao / Opéra national de Paris
Ballet de l'Opéra de Paris
© Little Shao / Opéra national de Paris

Créée en 1877 au Grand Théâtre de Saint-Pétersbourg (Kirov) par Marius Petipa, sur une musique de Léon Minkus, La Bayadère raconte l’amour impossible de Nikya, une bayadère, et de Solor, un guerrier promis à Gamzatti, la fille du Rajah. Celle-ci, découvrant la passion qui lie Nikya et Solor, dissimule un serpent dans un panier offert à la bayadère. À l’article de la mort, Nikya préfère repousser l'antidote que lui tend le Grand Brahmane, en échange de sa main, et s’éteindre. Le ballet s’achève sur un adieu doux, où Solor, en songe, retrouve une dernière fois Nikya dans un bel acte en blanc. 

Typique d’un XIXème siècle raffolant d’orientalisme, la figure fantasmée de la bayadère, prêtresse indienne, à la fois vestale sacrée et danseuse ensorcelante, se propage en Europe, au travers notamment du poème de Goethe Le Dieu et la Bayadère et du ballet éponyme de Philippe Taglioni. La création de Petipa en 1877 attise cette curiosité exotique mais n’en conserve pas moins les codes du ballet classique. Près d’un siècle plus tard, en 1974, Noureev remonte à l’Opéra de Paris le fameux « Acte des Ombres », dans la version du Kirov, avant de recréer le ballet complet en 1992. Epurée dans sa narration et aiguisée techniquement, La Bayadère voit alors le jour dans une splendeur de costumes et décors et propose une chorégraphie aboutie, à la fois fidèle aux origines et moderne.      

Depuis lors, La Bayadère est restée l’un des plus précieux ballets transmis par Noureev et a été maintes fois dansé par le Ballet de l’Opéra. Pour cette nouvelle reprise, solistes et corps de ballet ont su faire preuve d’esprit et de technique.

Mathias Heymann, dans le rôle de Solor, est une révélation. Le danseur domine l’ensemble des difficultés chorégraphiques du ballet avec une vertigineuse aisance. Doué d’une grâce aérienne, il dessine de sublimes lignes qui soutiennent une interprétation réservée, éthérée, dont la simplicité n’en est que plus éloquente et moderne. Virtuose, sa danse est aussi nuancée. Son élévation prodigieuse semble se passer de force pour se suspendre en l’air. Sa précision clinique s’accompagne d’une délicieuse retenue. Cet artiste entier, capable d’exceller dans tous les répertoires, jamais ne sombre dans l’écueil de la démonstration technique et fait de chacune de ses apparitions en scène un splendide moment d’envol vers un horizon infiniment poétique.  

Dorothée Gilbert, dans le rôle de Nikya, présente un personnage fragile et introspectif, plus éclatant dans la douleur que dans l’amour. L’étoile surmonte avec savoir-faire les hardiesses des équilibres et des tours de ses variations. Le troisième acte, temps d’un pardon onirique, aurait cependant mérité davantage d’engagement, là où la danseuse reste un peu académique, contrastant avec les deux premiers actes.

Pour compléter ce trio d’une note un peu plus détonante, la jeune Hannah O'Neill, tout juste élevée au rang de Première Danseuse, campe avec cran une Gamzatti capricieuse et rusée. L’affrontement avec Nikya est crédible, mais l’association semble plus déséquilibrée entre Mathias Heymann, séraphique et délicat, et la grande silhouette de la danseuse à l’aplomb pétulant. Sans pour autant défrayer la chronique, Hannah O’Neill assure sans faillir la redoutable série de fouettés de l’acte II avec un caractère qui laisse présager un avenir prometteur.

La Bayadère est aussi truffé de rôles secondaires, exigeant de l’habileté et de la personnalité. On retiendra notamment la très belle performance d’Hugo Vigliotti en fakir et la variation attachante d’Eléonore Guérineau dans le rôle de Manou. L’interprétation du Grand Brahmane de Guillaume Charlot est toutefois plus absente. Les trois ombres dansées par Marion Barbeau, Mélanie Hurel et Valentine Colasante, sont justes mais ne laissent pas non plus un souvenir impérissable.

Reste enfin à souligner la direction musicale attentive de Fayçal Karoui, dont le pragmatisme a su accompagner intelligemment les danseurs et faire de cette soirée un éclatant moment de danse.