En ce mardi soir, il y a comme un parfum de « monde d’avant » dans cette Salle Cortot qui voit entrer en scène les violonistes Pierre Fouchenneret et Shuichi Okada, les altistes Lise Berthaud et Adrien Boisseau et le violoncelliste Yan Levionnois. Toute cette fine équipe était déjà de la fameuse intégrale Brahms qui avait enflammé le Théâtre des Bouffes du Nord au printemps 2018 ! En plus de cette belle troupe, c'est une vraie dream team de solistes et chambristes qui est attendue dans la salle boisée signée Auguste Perret jusqu’à la fin de la semaine pour trois concerts gratuits 100% Brahms, deuxième édition de la « Musikfest Parisienne » créée pendant le confinement de mars 2020 par la violoniste Liya Petrova.

P. Fouchenneret, S. Okada, Y. Levionnois, L. Berthaud et A. Boisseau
© DR / La Musikfest Parisienne

Les premières notes sonnent la joie des retrouvailles avec le public après une première édition donnée en streaming : les cinq compères se lancent sans retenue dans un Quintette à deux altos opus 111 qu’ils connaissent comme leur poche. L’œuvre est pourtant jonchée de ces subtilités qu’on ne soupçonne pas forcément à première écoute mais qui font le sel de cette musique aussi classique qu’inventive. On trouve en effet chez Brahms à la fois ce sens mozartien du chant et de la continuité des phrases, cette conscience beethovénienne des contrastes et de l’architecture globale, ce goût du contrepoint tiré de l'étude de Bach, mais aussi un éclatement des lignes et des notes qui inspirera Schönberg et les modernes – le tout dans une écriture rythmique souple, balancée, insaisissable, véritable signature de Brahms. Tout cela mérite bien un festival !

Dès ce premier concert, le langage brahmsien se déploie dans toutes ses dimensions, grâce à la variété des œuvres et des interprètes. Le Quintette opus 111 bénéficie tout d’abord d’une lecture franche, presque brute, qui fait ressortir l’individualité des instruments et la modernité de l’écriture : les contrastes sont assumés et non arrondis, les équilibres ne sont pas triturés pour braquer les projecteurs sur telle ou telle voix – on peut ainsi percevoir tous les gestes musicaux, de la grande ligne du premier violon au petit appui à contretemps du second alto. Que cette spontanéité fait du bien après six mois de captations souvent retravaillées, policées avant d’être diffusées ! On appréciera jusqu’aux petits accrocs, accueillis instantanément avec un sourire joueur par les artistes eux-mêmes… Cela n’empêche pas le groupe de traiter l’ouvrage avec tout le soin qu’il faut, notamment dans les accalmies : le thème des deux altos dans le premier mouvement est un sommet de tendresse, et les mélodies du poignant Andante du Quatuor pour piano et cordes opus 60 seront tout aussi admirablement dessinées un peu plus tard.

E. Le Sage, P. Fouchenneret, L. Berthaud et Y. Levionnois
© DR / La Musikfest Parisienne

Changement d’équipe pour le Quintette avec piano opus 34, changement d’ambiance : le vibrato palpitant de Pierre Fouchenneret laisse le leadership à l’archet chaleureux de Liya Petrova, l’alto ultra solide de Lise Berthaud est remplacé par le timbre svelte de Grégoire Vecchioni (ex-Quatuor Van Kuijk), David Petrlik relaie Shuichi Okada et Bruno Philippe prend la place de Yan Levionnois. Quand le groupe précédent cultivait la générosité sonore avec gourmandise, les quatre nouveaux arrivants s’observent d’un œil plus aiguisé devant le piano d’Éric Le Sage : l’ensemble semble surtout soucieux de soigner la répartition des rôles dans les nombreux unissons, chorals et éléments fugués qui jalonnent la partition. En résulte un Quintette moins débridé mais d’une grande justesse, qui se repose sur la puissance naturelle de l’écriture et sur le violon rayonnant de Liya Petrova.

L. Petrova, D. Petrlik, E. Le Sage, G. Vecchioni et B. Philippe
© DR / La Musikfest Parisienne

Douze mouvements sont passés, sans entracte et sans temps mort – s'il n'y avait pas de couvre-feu, on en redemanderait. Justement, la présence des micros de France Musique devrait permettre de bientôt revivre l’événement sur les ondes. En attendant, le festival ne fait que commencer : prochain concert dès ce soir, avec de nouveaux brahmsiens à l’affiche.

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