L’Auditorium Cziffra du Festival de La Chaise-Dieu est plein à craquer et nombre de personnes attendent debout des places en dernière minute en ce samedi 22 août à 17h30 pour écouter Saehyun Kim, Premier Grand Prix du Concours Long-Thibaud 2025. Dès son entrée sur scène, cet élève notamment du pianiste canadien Dang Thai Song témoigne d’une grande pudeur, d'une grande réserve. Associant la Sonate pour piano n° 18 de Schubert aux Douze Études op. 25 de Chopin, le programme a de quoi impressionner.

Le ton est donc solennel, pour ne pas dire précieux, pour le jeune pianiste de 19 ans qui prend déjà un temps conséquent pour débuter. Il y a là un effort de concentration. Dès l’exposition initiale, son piano densifié va très vite nous impressionner à chacune des prises de parole, sans aucun effet de manche, d’une droiture exemplaire, invitant à la plus parfaite méditation. Dans la pure tradition des arts martiaux, c’est une énergie qui s’essentialise pour mieux rayonner.
Il y a aussi une épure bienvenue dans ce jeu pianistique. Se devine une grammaire touchante de simplicité où toute la charge émotive nait précisément du moment où les doigts et les mains se lèvent de la touche et du clavier, de cet espace entre la note et sa résonance, comme le « jouet extraordinaire » de Claude François qui s’actionne et se meut, faisant tour à tour des « zipp », des « bap » et des « brrr ». C’est un regard porté sur une enfance lointaine oubliée, tant joyeuse que mélancolique, qui se rappelle progressivement à nous. Le deuxième thème du second mouvement est ici proche de la clarté de ligne d’une mélodie de Mozart, contrastant souvent avec de franches embardées de courtes durées. Dans le « Menuetto », entre fausse grandiloquence et passage intimiste, la ritournelle d’une fête tourne agilement autour d’une note-lampion comme la couleur et la lumière autour d’un point de Corot.

Le pianiste sud-coréen traverse ensuite Les Douze Études op. 25 de Chopin avec une virtuosité certaine dont on conviendra qu’il y a là d’importantes prises de risque, sur les tempos notamment. Vraiment ? À y repenser et quitte à jouer les rabat-joie au vu de l’ovation finale suscitée par ce concert, nous trotte pourtant cette sensation d’un piano aux frontières du maniérisme, montrant aussi ses limites dans le corsetage d’un discours à ce point travaillé, maitrisé, parfait, qu’il laisse moins de place à l’impromptu ou au doute. Ces exercices virtuoses ne sont-ils pas aussi le revers chez le compositeur d’une pudeur paradoxale qui ne dit pas son nom ? Les trois pièces de Chopin données en bis, tout aussi brillantes soient-elles – notamment la Valse minute op. 64 n° 1 jouée à toute allure –, finiront de nous convaincre de cette sensation.
Tout autre ambiance à 21h dans la nef de l’Abbatiale Saint-Robert, cœur vibrant du festival, avec la Missa « Assumpta est Maria » de Charpentier et la Messe de Requiem de Campra dirigées par Christophe Rousset à la tête de son ensemble Les Talens Lyriques. Qu’aura-t-il manqué à ce concert pour nous laisser une empreinte plus durable à la sortie ? On pourrait évoquer des plans sonores qui nous font défaut, une sensation de distance entre l’effectif musical et l’auditoire... Dès le début on s'incline pourtant devant la spiritualité portée par ces piliers baroques qui doivent tant au chant italien – on retrouve dans l’« Offertoire » de Campra quelque chose du passage du Styx de L'Orfeo de Monteverdi.

Tout est ici servi par un orchestre et des voix équilibrés, homogènes, entre pudeur, miséricorde et déférence. Jouer ces pièces dans une abbatiale où sont conservés trois panneaux exceptionnels d’une danse macabre du XVe siècle, qui exorcisait certainement à l’époque la fin de la peste noire, relève assurément d’un même mouvement cathartique dont le rayonnement vocal et angélique des deux sopranos et sœurs Apolline et Thaïs Raï-Westphal en sont le relais.
Et pourtant, on sort de cette soirée avec le sentiment qu’à quelques sections près, le confort de l’écoute a eu raison d’une véritable prise de risque qui nous aurait peut-être déplacé de notre chaise vers la radicalité du prie-Dieu, comme le feront les concerts du lendemain…

Le voyage de Romain a été pris en charge par le Festival de La Chaise-Dieu.





















