À la fin des Amours du poète, le piano parle seul comme il l'avait fait au commencement du cycle de lieder que Robert Schumann a composé sur seize poèmes de Heinrich Heine. La sonorité de Martha Argerich a changé. Elle était douce, irisée d'une lumière vacillante, la pianiste chantant de façon interrogative le sentiment amoureux naissant de la première mélodie. La voici voilée, comme fêlée par l'amertume, la douleur, la trahison et l'abandon. Ce n'est pas du piano et pourtant c'est la quintessence même de l'art de toucher cet instrument si revêche à la caresse : pas de main droite, pas de main gauche, pas de phrases articulées avec des points d'appui, des relances, mais un continuum sonore poétique, une harmonie-chant-pulsation de laquelle émergent des notes qui résonnent doucement, ligne vocale portée par un cantabile éloquent jusque dans cette prise de parole qui n'annonce rien des tourments à venir. Argerich avance à côté de la voix de la soprano qu'elle ne couvre jamais – et qu'elle écoute.

Magdalena Kožená n'est pas une chanteuse de lied ordinaire. Elle non plus ne surarticule pas le texte de la façon dont des grands chanteurs de lied l'ont professé. Elle ne sacrifie pas le mot pour autant. Elle le met « en » théâtre, jusque dans son corps si souple dont la voix émane. On ne dira pas qu'elle le théâtralise, car on pourrait croire qu'elle en souligne, en explique le sens avec affectation, maniérisme, ou qu'elle prend des airs de tragédienne et roule des yeux. Elle part du sens du texte pour faire naître un personnage vivant qui passe par les sentiments, les émotions exprimés par le poète et le musicien. Piano et voix semblent aller leur chemin séparément ? Or jamais l'un ou l'autre ne cherche à s'imposer, à se faire entendre pour lui-même. Ils sont comme deux amoureux qui se tiennent l'un à côté de l'autre, et qui, main dans la main, regardent dans la même direction.
En première partie de ce concert, la mezzo-soprano tchèque avait chanté plusieurs Poésies populaires moraves en chansons de Leoš Janáček avec Iddo Bar-Shaï au piano. Interprétation naturelle, vive, fraîche, subtile mais sans apprêt, mélodies populaires que le compositeur n'a pas endimanchées mais quintessenciées avec son art unique de faire chanter le son des voyelles et des consonnes. Bar-Shaï n'accompagne pas : il est dans le chant même, le porte tout en étant là, si pleinement qu'on se dit que l'on pourrait jouer certaines parties de piano seules. Il n’accompagne pas, il fait de la musique avec une artiste qui fait soudain regretter que les récitals de lieder désertent les salles de concert, partout dans le monde.
Dans En Blanc et noir, il arrive que les deux pianistes se contredisent et se bousculent. Claude Debussy l'a voulu ainsi dans cette œuvre pour deux pianos composée en 1915. Elle rompt avec l'impressionnisme, ouvre une voix qui nous conduira à Pierre Boulez, mais aussi à Olivier Messiaen, Henri Dutilleux et même Béla Bartók et Igor Stravinsky, dédicataire du troisième mouvement. Cette teigne de Camille Saint-Saëns l'a compris avant tout le monde quand il écrit à Gabriel Fauré qu'il fallait « à tout pris barrer la porte de l'Institut à un Monsieur capable d'atrocités pareilles : c'est à mettre à côté des tableaux cubistes. » Cette musique discontinue, plutôt énigmatique dans son absence de narration est anguleuse, emportée, tragique quand elle rend hommage aux soldats morts pour la France en citant un choral allemand dont il ne reste que des bribes ; pour devenir ironiquement féroce dans sa troisième partie. Et c'est ainsi que la jouent Bar-Shaï et Argerich assis à leur clavier, posés l'un à côté de l'autre et pas face à face comme ordinairement.
Ma mère l'Oye a une tout autre place dans le cœur des musiciens et du public. Cet après-midi, nos deux pianistes ne seront pas toujours impeccablement ensemble, mais l'œuvre est moins faite pour être donnée dans une grande salle de 2400 places comme la Philharmonie pleine cet après-midi, tout comme d'ailleurs le Rondo D. 951 de Schubert inscrit au programme. Nos deux pianistes savent cependant créer une bulle d'intimité dans laquelle ils attirent le public, comme s'ils jouaient pour eux, chez eux, avec émerveillement. La vérité émotionnelle de ces deux œuvres est là.






















