L’Introduction et Allegro appassionato op. 92 de Robert Schumann est une drôle de manière de commencer un concert symphonique : le piano déroule des arpèges discrets pour accompagner pianissimo d’abord la clarinette seule, puis le cor… Qu’est-ce que c’est que cette pièce de musique de chambre, cette Fantasiestück qui ne porte pas son nom ? C’est tout le génie du compositeur qui, dans cette partition rarement donnée en concert, joue avec les codes formels et les attentes des spectateurs de son temps, laissant de côté – provisoirement – la traditionnelle lutte romantique entre soliste et orchestre, préférant ouvrir doucement la porte vers un monde de rêve et de poésie où ces deux-là cheminent main dans la main.

Cédric Tiberghien avec l'Orchestre national de Lyon © Cassandra Golebiewski
Cédric Tiberghien avec l'Orchestre national de Lyon
© Cassandra Golebiewski

En ce jeudi soir à l’Auditorium de Lyon, Cédric Tiberghien est tout simplement parfait dans le rôle du pianiste-poète : à l’écoute, solide et mobile à la fois, ce chambriste réputé installe un terrain de jeu idéal pour ses partenaires de l’Orchestre national de Lyon. Plus loin, quand l’écriture sera plus dense et l’orchestre plus volumineux, il n’abandonnera jamais cette attitude : partition sous les yeux, il suit tout et tout le monde, se tourne vers le hautbois ou les premiers violons qui chantent avec lui à l’unisson, vers les violoncelles pour soigner la mise en place d’un accord en même temps qu’une note pizzicato, vers les cuivres pour les encourager à la façon d’un chef d’orchestre dans leurs sonneries triomphantes…

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Tiberghien est au four et au moulin et cela permet de restituer l’œuvre étrange de Schumann dans toute sa richesse : on y entend des fragments de lieder sans paroles, on y voit défiler des personnages et des décors de Märchen, ces contes de fée qui ont tant nourri l’imagination du compositeur, on y admire enfin la virtuosité du pianiste qui enchaîne les traits (innombrables et souvent ingrats) sans sourciller. À ses côtés, l’orchestre est au diapason, avec en première ligne Guillaume Tétu, cor solo qui sait mieux que personne donner à son instrument l'éloquence d'un chanteur de lieder.

Enchaîner à cet opus l’Introduction et Allegro de concert op. 134 est encore une belle idée : la première section de cet autre diptyque offre un intermède à la façon du mouvement lent des concertos, avant de garantir une fin spectaculaire. Là encore, Tiberghien est exemplaire, alors même que le texte lui donne plus de lumière, plus de poids aussi dans la cadence titanesque que Schumann a installée peu avant la conclusion. Le pianiste s’active sans relâche, travaille, agrège ce câble de notes comme on tend la corde d’un arc, et la flèche atterrit en plein centre de la cible : le public de l’Auditorium de Lyon lui fait un triomphe mérité.

Simone Young et l'Orchestre national de Lyon © Emma Albanel
Simone Young et l'Orchestre national de Lyon
© Emma Albanel

Après l’entracte, on savoure la possibilité d’enfin voir Simone Young – depuis le sixième rang du parterre, la cheffe d’orchestre était entièrement masquée par le couvercle du piano. La voilà qui monte d’un pas léger sur le podium et déroule les premières mesures de la Symphonie « Pastorale » de Beethoven dans un geste tout en volutes. Le son de l’orchestre s’épanouit, très homogène, équilibré, les phrases respirent naturellement… C’est un nouveau paysage qui se déploie à nos oreilles et, jusqu’au bout, on en admirera la qualité sonore, rendue possible grâce à la direction claire et élégante de la cheffe australienne.

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Mais lorsque survient la reprise de l’exposition du premier mouvement, on se surprend à être pris d’une forme d’ennui qui ne nous quittera plus. Le tempo, globalement lent pour l’ensemble des mouvements, manque de cette tension sans laquelle la fresque haute en couleur de Beethoven se transforme en aquarelle délavée : l’« Andante molto moto » n’aura pas son relief en cascades, et son ruisseau semblera vite asséché, les variations se déroulant interminablement ; le scherzo, censé représenter la « joie d’être ensemble des gens de la campagne » (dixit le compositeur), paraîtra bien triste – à l’exception de sa danse à deux temps, très bien réalisée –, l’orage et la tempête du quatrième mouvement ne provoqueront pas l’effroi que devrait procurer cette écriture lisztienne avant l’heure, et le finale, dans ces conditions, n’apportera pas l’éclaircie éclatante espérée.

Si c’était un choix interprétatif – car après tout, on peut vouloir entendre cette œuvre simplement comme un paysage sonore détendu –, il aura paru bien moins riche de sens que les mondes de Schumann avant l’entracte.


Le déplacement de Tristan a été pris en charge par l'Opéra national de Lyon et l'Auditorium-Orchestre national de Lyon.

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