« J'ai découvert le Concerto pour violoncelle de Schumann pour la première fois avec l’enregistrement de Casals », se souvient le violoncelliste italien Mario Brunello. S’il y a bien un concerto pour violoncelle qui offre matière à discussion à un spécialiste des interprétations historiquement informées tel que Brunello, c’est bien celui-ci. Unique œuvre de Robert Schumann pour violoncelle et orchestre, ce concerto met en avant le soliste avec lyrisme, tandis que l’orchestre, dont la partition est globalement sobre, se fait discret. Il ne s’agit en aucun cas d'une lutte – traditionnelle dans le style romantique – entre un soliste héroïque et un orchestre fougueux.

Mario Brunello © Elvira Megías | Centro Nacional de Difusión Musical
Mario Brunello
© Elvira Megías | Centro Nacional de Difusión Musical

Brunello interprétera ce concerto en novembre à Paris, à La Seine Musicale avec Insula orchestra, l’ensemble sur instruments d’époque fondé et dirigé par Laurence Equilbey. Les premières esquisses de Schumann date de 1850, année qui suit le succès remporté par le compositeur avec sa toute première œuvre spécialement écrite pour violoncelle, les Fünf Stücke im Volkston. À l’instar de ces cinq pièces de style populaire accompagnées au piano, le concerto est avant tout chantant plutôt qu'excessivement dramatique. Parmi ses autres originalités, on peut citer sa durée modeste – Schumann l’avait d’ailleurs initialement intitulé « Konzertstück » (morceau de concert), plutôt que « concerto » – et l’absence de pauses entre les mouvements, les trois s’enchaînant sans interruption.

Revenons à Brunello et à son vinyle de Casals datant de 1953, avec l’Orchestre du Festival de Prades dirigé par Eugene Ormandy. Cet enchaînement des mouvements ne l’a pas empêché, alors qu’il n’était encore qu’un jeune étudiant violoncelliste, d’être profondément ému par le mouvement lent central – malgré la mauvaise qualité sonore de l’enregistrement lui-même. « L’enregistrement de l’orchestre n’est pas terrible, commente Brunello. On dirait que leurs instruments sont en métal. Mais j’ai trouvé le deuxième mouvement si émouvant que j’aimais l’écouter en premier, en posant d’abord l’aiguille au milieu du disque. »

Une fois ce mouvement « Langsam » terminé, Brunello écoutait ensuite le mouvement initial, avec tout autant de plaisir. « J’aimais tellement le bruit que faisait la main gauche de Casals sur la touche, se souvient-il avec tendresse. Il y a un passage en particulier où sa main doit effectuer un grand saut, et où il heurte la touche – et je passais tout le premier mouvement à attendre ce moment avec impatience, car c'était tellement humain de voir que même ce grand violoncelliste – le plus grand violoncelliste du monde – devait faire attention à sa technique dans ce concerto. »

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Pablo Casals joue le Concerto pour violoncelle de Schumann avec l’Orchestre du Festival de Prades et Eugene Ormandy.

Comme on pouvait s’y attendre, l’autre souvenir marquant que Brunello garde de ses débuts, lorsqu’il a découvert le concerto grâce à Casals, est lié à des questions d’interprétation : en effet, alors que la cadence originale de Schumann est brève, sobre et légèrement teintée par les accords de l’orchestre, Casals avait pour habitude d’en ajouter une plus longue. « Peut-être qu’à l’époque, on ne la trouvait pas assez longue », songe Brunello, avant de souligner qu’un autre violoncelliste de renom, Rostropovitch, était tellement peu satisfait de l’équilibre et du calme ombrageux de la partition de Schumann qu’il avait chargé Chostakovitch d’en écrire une révision plus dense et plus lumineuse, en ajoutant des instruments et de la fougue à l’écriture orchestrale, assortie d’une partie soliste plus percutante. Brunello a d’ailleurs interprété cette version révisée de 1963 l’année dernière avec le London Symphony Orchestra et Sir Antonio Pappano. Mais s’il trouve fascinante l’insatisfaction de Rostropovitch vis-à-vis de la version originale de Schumann, c’est bien la partition de Schumann qui figurera sur les pupitres de La Seine Musicale – et à juste titre, souligne-t-il.

« C’est un concerto parfait, affirme-t-il, mais chaque violoncelliste, chaque musicien, chaque chef d’orchestre qui l’a interprété a voulu apporter quelque chose de plus à cette musique. Je comprends pourquoi, mais je pense plutôt qu’il faut vraiment plonger au cœur de cette musique, car tout y est déjà présent. » Y compris, poursuit-il, la liberté que Schumann accorde à son soliste, de la première à la dernière note. « Avec les autres grands concertos romantiques, on peut choisir une approche différente, mais seulement pour un moment précis de la pièce, explique-t-il. Alors que Schumann permet une multitude d’approches différentes, même une approche plus rhapsodique ou plus rythmique, et vous pouvez poursuivre ensuite dans le même esprit. C’est un voyage en toute liberté. »

Laurence Equilbey dirige Insula orchestra © Mario le Sergent
Laurence Equilbey dirige Insula orchestra
© Mario le Sergent

Le violoncelliste italien a aujourd’hui la perspective de plonger dans cette liberté à l'occasion d'une toute première collaboration avec Equilbey et Insula orchestra. Il s'agira non seulement d’explorer en profondeur la partition de Schumann, mais de le faire au sein d'un monde sonore, fait de cordes en boyau et d'instruments d’époque, qui était le monde intérieur du compositeur au moment de la conception de son ouvrage. Voilà qui est particulièrement passionnant pour l’Italien : « Je connais leur travail, raconte-t-il, et pouvoir remonter avec eux jusqu’au liquide amniotique du concerto – jusqu’aux différentes cordes et archets grâce auxquels il a pris vie pour la première fois – est un projet fantastique et audacieux ; et j’ai également hâte de me produire pour la première fois à La Seine Musicale, car je sais que cette salle possède une acoustique exceptionnelle. Pouvoir faire dialoguer ce son d’antan avec une acoustique moderne sera une expérience formidable. »

Autre élément passionnant : Brunello jouera sur un instrument fabriqué par Giovanni Paolo Maggini au début du XVIIe siècle, qui avait donc déjà deux siècles lorsque l'œuvre a été composée. Cet instrument apporte une couleur sonore particulièrement distinctive, car il a d’abord été conçu comme un « bassetto ». Autrement dit, il s’agissait d’une petite viole de gambe, qui a finalement été raccourcie pour atteindre ses dimensions actuelles lorsque la taille du violoncelle s’est standardisée. « Ce que j’aime dans cet instrument, c’est la combinaison de nuances claires et sombres dans sa sonorité, même au sein d’une même note », explique-t-il.

Mario Brunello © Elvira Megías | Centro Nacional de Difusión Musical
Mario Brunello
© Elvira Megías | Centro Nacional de Difusión Musical

« C’est comme les chocolats Cremino qu’on trouve en Italie, avec une couche de chocolat, puis une de crème, puis une encore de chocolat. L’un des anciens propriétaires de l'instrument était Franco Rossi, le violoncelliste du Quartetto Italiano, et je me souviens être allé les écouter quand j’avais 16 ou 17 ans, et avoir été impressionné par l’aspect de l’instrument, mais surtout par cette alternance entre timbre sombre et timbre clair sur une même note, selon la force avec laquelle on appuie l'archet ou non. Je me suis dit : “C’est le son que je veux pour ma voix”... et puis en 1995, je l’ai eu. »

La fascination de Brunello pour les couleurs instrumentales singulières ne se limite pas à son Maggini. En parcourant sa discographie, on constate qu’au-delà des Suites pour violoncelle seul de Johann Sebastian Bach, il a également enregistré l’intégralité des Sonates et Partitas pour violon seul de Bach, ainsi que les Sonates pour violon et clavecin, en utilisant un violoncelle piccolo – ce type d’instrument plus petit pour lequel Bach a composé sa Sixième Suite pour violoncelle seul.

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Mario Brunello et Mauro Valli jouent la Partita n° 3 pour violon seul de Bach sur des violoncelles piccolos.

« Je jouais les suites pour violoncelle seul depuis des décennies, explique-t-il, et en écoutant l’incroyable évolution instrumentale, intellectuelle et musicale qui s’y déploie, j’ai vraiment voulu boucler la boucle en interprétant les douze œuvres pour instrument seul à quatre cordes. Mais évidemment, lorsque j’ai commencé à jouer les Partitas pour violon seul avec mon violoncelle, la sonorité était trop sombre et la tessiture trop grave pour que l’on puisse tout entendre. C’était comme si j’écoutais sous l’eau. » Cependant, il avait chez lui un autre petit instrument ; il l’a donc muni d’une corde de mi provenant de la harpe de sa femme, l’a accordé comme un violon (mi, la, ré, sol) – puis a vécu un moment inoubliable en jouant l’accord de sol mineur qui ouvre la Première Sonate pour violon seul.

« C’était comme ouvrir une porte sur un paradis, se souvient-il. J’ai pris conscience que j’avais un nouveau monde entre les mains. Tout ne devenait pas facile pour autant – les extensions restaient difficiles, par exemple –, mais cela devenait possible. Puis j’ai commencé à faire des recherches sur l’histoire du violoncelle piccolo, et j’ai découvert que Bach avait composé dix cantates mettant en vedette le violoncelle piccolo, la partie de violoncelle piccolo étant écrite dans la partie de violon, ce qui pourrait s’expliquer par le fait que Bach lui-même jouait de la viola pomposa, un alto à cinq cordes ; cela signifie que ces parties auraient pu être destinées au violoncelle piccolo, au violoncello da spalla [un mini-violoncelle que l’on tient à l’épaule] ou à la viole de gambe. Quoi qu’il en soit, j’étais complètement sous le charme de ce son androgyne, et aujourd’hui, c’est comme une seconde vie pour moi ! »

Mario Brunello joue les Sonates pour violoncelle seul de Mieczysław Weinberg.

Parmi ses autres passions du moment, il cite la musique de Mieczysław Weinberg, dont il a également enregistré les Sonates pour violoncelle seul, moins connues, et qu'il veut mettre en avant : « Elles sont peut-être peu connues, mais Weinberg est une grande voix pour le violoncelle, et j’ai de plus en plus envie de proposer sa musique aux côtés des Suites de Bach, par exemple ». D’un point de vue plus philosophique, Brunello s’interroge sur la manière de préserver l’avenir de la musique de chambre en concert live à une époque où elle est de plus en plus en concurrence avec les divertissements à domicile utilisant toutes sortes de technologie. « Peut-être qu’en tant que musiciens de chambre, nous devons rester plus proches de notre public local – nous adresser aux gens qui nous entourent, plutôt que d’essayer de le poursuivre à l’autre bout du monde. »

C’est en évoquant les chefs d’orchestre que nous concluons cet entretien, alors qu’il nous confie ce qui l’attire chez eux à ce stade de sa carrière, à l'heure où il peut plus ou moins choisir avec qui il souhaite travailler : « Dans un concerto, vous êtes les jambes, dans le sens où vous savez où vous voulez aller, explique-t-il par analogie, mais le chef d’orchestre, ce sont vos bras – capables de saisir, d’enlacer, bien plus que vous ne le pourriez seul. Quand on joue avec un orchestre, il est très important d’avoir le sentiment de ne faire qu’un, d’être un seul esprit, un seul corps. » Et avec Equilbey et Insula pour son Concerto de Schumann, il est certain que ce sera le cas.


Mario Brunello jouera le Concerto pour violoncelle et orchestre de Schumann avec Laurence Equilbey et Insula orchestra à La Seine Musicale les 12 et 14 novembre prochains.

Voir les prochaines dates d'Insula orchestra.

Cet article a été sponsorisé par Insula orchestra / accentus et traduit de l'anglais par Tristan Labouret.