Radio France a adressé un message politique fort en ce jeudi soir, invitant pour leurs débuts dans la Maison ronde deux artistes ukrainiens, la cheffe Oksana Lyniv qu'on a déjà pu applaudir il y a quelques semaines à la tête de l'Orchestre de Paris, et le violoniste Dmytro Udovychenko pour – sauf erreur de notre part – son premier concert parisien. On se rappelle l'image qui a fait le tour des réseaux sociaux en 2024, lorsque le jeune Ukrainien avait remporté le Premier Prix du Concours Reine Elisabeth de Belgique et refusé de serrer la main que lui tendait l'un des membres du jury, lui-même ancien grand vainqueur de la compétition, le Russe Vadim Repin.

Pour son premier concert avec l'Orchestre National de France, Udovychenko n'a pas choisi au hasard le redoutable Premier Concerto pour violon d'un compositeur, Dimitri Chostakovitch, qui aura eu à subir des décennies de dictature politique et culturelle du régime soviétique. Commencée en 1947 sous la férule du sinistre Jdanov, l'œuvre attendra 1955, deux ans après la mort de Staline, pour être créée par David Oistrakh, Evgueni Mravinski et l'Orchestre philharmonique de Leningrad.
C''est une silhouette et un visage lunetté d'adolescent qui s'avance. On surprendra le jeune homme de 27 ans, tout au long du concerto, à fixer son regard sur le public. Puise-t-il dans ce regard intense porté sur ceux qui l'écoutent le ressort d'une interprétation qui va nous bouleverser par la simplicité de son discours, la maîtrise d'une virtuosité qui fuit – peut-être trop par moments – toute démonstration ?
Le lent « Nocturne » qui ouvre l'œuvre, cette ligne sinueuse du violon, qui émerge des cordes graves de l'orchestre, est bien sous l'archet d'Udovychenko cette « négation des sentiments » qu'y voyait David Oistrakh. Le soliste ici ne montre rien, n'exprime rien d'autre que l'admirable tenue d'un son parfois à la limite du palpable, il cohabite plus qu'il ne dialogue avec un orchestre qui lui-même se raréfie. On attend de la lumière du deuxième mouvement ? En vain, ce scherzo est plus grinçant que joyeux, ces réminiscences de fête populaire où Chostakovitch glisse sa signature (D.S.C.H.) n'effacent en rien la douleur du premier mouvement, mais elles permettent au soliste et à l'orchestre de briller par leur virtuosité et leur humour sarcastique.
L'éclaircie est de courte durée. La « Passacaille » qui suit est l'une des pages les plus poignantes de Chostakovitch, Le violoniste en souligne l'âpreté dans la répétition obsessionnelle de ce qui s'apparente à une marche funèbre, jusqu'à la ponctuation d'une harmonie lumineuse qui introduit une cadence incroyablement tendue et exigeante sur le plan technique. Udovychenko y met une rage à peine contenue, une virtuosité transcendante qui va se déployer dans la « Burlesque » finale, qu'on eût aimée plus assertive et inexorable de la part de la cheffe et de l'orchestre. Le natif de Kharkiv est bien la révélation de cette soirée !
En deuxième partie, Oksana Lyniv reste dans l'univers slave qui lui allait si bien en février dernier avec cette fois la Septième Symphonie de Dvořák. Plus austère que la Huitième, tout imprégnée de la tonalité de ré mineur et de l'empreinte audible de Brahms le grand aîné, commandée par et créée à Londres, elle peut résister à des baguettes aguerries, on en a le souvenir ici même il y a peu.
La cheffe ukrainienne n'atteint pas avec le National à la même osmose qu'avec la phalange concurrente mais, sachant les difficultés que recèle la partition, elle fait mieux que s'en tirer. Elle obtient, à défaut de rondeur, une belle homogénéité des cordes graves, elle exalte à merveille les interventions pastorales de la flûte, de la clarinette et du hautbois solo, elle met en valeur un pupitre de cors surgis des forêts de Bohème et pourrait modérer le niveau d'un pupitre de cuivres d'une tonique unicité. L'ensemble est toujours d'une grande fluidité dans le choix des tempos et des variations d'atmosphères qui parcourent la symphonie.
Un mot encore de Rewilding qui ouvrait la soirée. Il s'agit, selon le titre, de « réensauvager » les sonorités de l'orchestre. Moyennant quoi, la compositrice Gabriella Smith use de toutes sortes d'instruments inattendus – comme des rayons de roues de vélo – et aux cordes de procédés d'imitation d'expressions animalières. Si l'œuvre n'était aussi longue et redondante, on apprécierait ce foisonnement ondulant sur des chromatismes bien sages. Mais rien ne justifiait les huées venues d'un auditorium bien maigrement rempli.


















