« Jouer dans une église, c’est simple, on intègre le son qui tourne et on dose. Dans une grande cour ouverte où les murs sont loin, il faut aller au bout du son, le prolonger au maximum, ça demande une concentration bien supérieure et un véritable effort physique », nous expliquera Adam Laloum après son récital avec Liya Petrova. La cour, c’est celle de la préfecture de Cahors. Les deux artistes s’y produisent dans le cadre de ClassiCahors, devant un parterre comble. Cet été nous célébrons le dixième anniversaire du festival, porté à bout de bras par Sonia Sempéré, soprano et directrice, et son mari Emmanuel Pélaprat, organiste et directeur artistique. Et ce soir, c’est un festival de notes…

Quelle violoniste peut s’offrir le luxe d’avoir le choix de jouer sur un Stradivarius ou un Guarneri ? Ce soir Liya Petrova a préféré le Stradivarius et elle ne tarde pas à nous prendre par la main : les notes graves au tout début de la Sonate n° 1 de Robert Schumann sont incroyables de présence. Dans un tempo raisonnable, qui privilégie la clarté des lignes (le lyrisme de Schumann semble n’être jamais franc, constamment retenu ou dévié), la partie de violon se dégage d’un piano dense, touffu, qui fourmille de détails complexes.
Laloum dose sa présence de manière subtile et convaincante, très à l’écoute de sa partenaire ; sa tête se penche, le regard tendu vers la stature expressive de Petrova. Si l’« Allegretto » propose la distance et la dose d’humour qui conviennent, le « Lebhaft » final semble d’abord manquer de folie. Puis la vivacité rythmique, l’animation prennent le dessus. L’articulation mord, les accents claquent et les différents épisodes de ce rondo apportent une variété bien construite.
C’est là que déboule la Sonate n° 3 de Brahms. La sensation est physique : Laloum élargit ses bras en cinémascope, campe un univers fait de puissance appuyée au fond du clavier, tout en laissant partout un espace sonore où vient se loger le timbre lumineux et triste du violon. Car Petrova pleure des larmes d’un chant profondément désespéré, à peine atténuées par un « Adagio » sans afféterie. La rage victorieuse du dernier mouvement, avec des dynamiques changeantes, ses syncopes qui se bousculent dans une urgence rythmique jouissive, est exceptionnelle.
On pensait avoir atteint un sommet d’opulence harmonique avec Brahms, et voici que le jeune Richard Strauss, dans sa toute dernière œuvre de musique de chambre avant de basculer définitivement dans l’univers de l’orchestre, s’impose. Sa Sonate à l’écriture touffue, démonstrative, parfois décousue, demande une vraie tension pour garder intact le fil du récit. Et les artistes sont convaincants. L’« Improvisation », cœur de l’œuvre, est déroutante. Des réminiscences du Roi des aulnes ou de La Truite de Schubert remontent, le motif en cascade devient obsédant, dans une atmosphère saturée. Puis le finale est une course où le piano est roi, dans des rythmes très complexes que Laloum survole avec une apparente aisance.
Après tant de déchaînement, on s’attend à un rappel sage, qui limiterait l’énergie dépensée, qui ménagerait une baisse de tension pour aller doucement vers la sortie. Que nenni ! Voilà le duo qui se jette dans le deuxième mouvement de la Sonate de Franck ! Sous les déluges de notes, c’est un lyrisme sans partage, chimiquement pur, qui leur vaut un accueil frénétique et légitime du public.

















