S’appeler Aida ne peut qu’aider si votre rêve est de devenir soprano ! Cependant, l’héroïne de Verdi n’est pas au cœur du répertoire de la chanteuse kazakh Aida Garifullina, qui approche des rôles plus légers, notamment ceux qui contiennent de nombreuses coloratures.. En 2013, elle fait ses débuts au Mariinsky, mais c’est sa victoire à Operalia la même année à Vérone qui l’a mise sur le devant de la scène internationale et lui a ouvert les portes du Wiener Staatsoper et de Decca pour un contrat d’enregistrement.

Aida Garifullina © Simon Fowler | Decca
Aida Garifullina
© Simon Fowler | Decca
Operalia a représenté un tremplin. « Ce fut mon jour de chance ! » admet-elle. « Cette victoire m’a permis de prendre confiance en moi, de croire au fait que je puisse véritablement devenir une chanteuse lyrique. Après Operalia, Dominique Meyer, qui était dans le jury, m’a invitée à rejoindre l’opéra de Vienne, où j’ai chanté lors du bal de l’opéra de Vienne en 2015 ainsi que dans de nombreuses très belles productions. Deux semaines après Operalia, j’ai signé un contrat exclusif avec Decca Classics. Ma vie a complètement changé depuis. »

Garifullina a fait ses début au Wigmore Hall en 2014, débuts très prometteurs avec un programme de mélodies russes. Le récital comprenait également un air tiré de La Fille de neige de Rimski-Korsakov, œuvre qu’elle répète actuellement à Paris dans le cadre d’une nouvelle production signée Dmitri Tcherniakov et dont la première aura lieu samedi de Pâques. Les opéras de Rimski sont rarement donnés en dehors de Russie, ce qui est étonnant étant donné leurs lignes mélodiques époustouflantes. « J’adore la musique de Rimski-Korsakov, » explique Garifullina. « Sa musique est très proche de ma nature. Elle contient de belles mélodies orientales. C’est pour cette raison que j’ai choisi tant de ses airs et mélodies pour mon premier disque. J’espère que les mélomanes tomberont amoureux de sa musique. »

Aida Garifullina © Simon Fowler | Decca
Aida Garifullina
© Simon Fowler | Decca

Tcherniakov est également un grand défenseur de Rimski. Lorsque nous l’avons rencontré en amont de sa production du Prince Igor au Dutch National Opera au début de la saison, il nous a confié, non sans un sourire espiègle, que la musique de La Fille de neige était bien meilleure que celle de Borodine. Il aime de toute évidence les opéras de Rimski – La Fille de neige fait suite à ses productions de La Légende de la ville invisible de Kitège et de la demoiselle Fevronia (Dutch National Opera) et de La Fiancée du tsar (Staatsoper Berlin), deux productions qui actualisent le cadre du drame. Pour Garifullina, c’est la première fois qu’elle travaille avec le metteur en scène. « J’ai beaucoup entendu parler de lui et de ses productions très réussies, mais je ne l’avais jamais rencontré jusqu’à présent. Et nous voilà à Paris pour l’une de mes œuvres favorites de Rimski-Korsakov, et j’apprécie énormément cette période de répétition. »

Tcherniakov est célèbre pour ses longues périodes de répétition qui sont souvent très exigeantes pour les chanteurs, mais son extrême attention aux détails donne lieu à des représentations extraordinaires comme en témoigne sa production de Iolanta pour l’Opéra de Paris l’an passé. « J’aime la manière dont Dmitri travaille », nous confie Garifullina, « il s’attarde sur chaque mouvement, chaque nuance, phrase et expression du visage. »

Aida Garifullina © Simon Fowler | Decca
Aida Garifullina
© Simon Fowler | Decca

« L’histoire de La Fille de neige dans cette production est complètement différente de celle du poème original d’Ostrovsky. Tous les personnages sont plus réalistes. Cette production nous présente des êtres humains avec leurs problèmes : amour, jalousie, passion, colère, égoïsme. Ils pensent tous que la fille de neige ne peut aimer, qu’elle est froide. Mais à la fin on se rend compte qu’elle est la seule personne dans toute l’histoire qui soit capable d’aimer véritablement.”

La Fille de neige marque les débuts de Garifullina à l’Opéra de Paris. Elle apprécie clairement le temps passé dans la capitale. « Chaque fois que je visite Paris je pense à la manière dont Ernest Hemingway décrivait la ville : ‘Paris - The holiday which is always with you’. C’est vrai. Je suis une personne très romantique, donc je pense que je pourrais vivre dans cette ville de romance… avant de m’installer dans mon autre ville favorite : Londres. Je pense que cela va arriver très prochainement ! »

Son disque sorti récemment se concentre essentiellement sur le répertoire russe, avec notamment La Reine de Shamakha et Le Coq d’or, un rôle qu’elle a interprété au Mariinsky il y a quelques années suite à l’invitation de Valery Gergiev. La tessiture de la mélodie sensuelle de l’Hymne au Soleil (l’un des airs les plus célèbres de Rimski) est dangereusement haute. Est-ce là qu'Aida se sent le plus à l’aise ? « Ayant chanté le rôle de la Reine de Shemakha sur scène, oui, je pense, c’est facile pour moi de chanter ces deux airs individuellement. Mais chanter l’opéra entier, ça a été un grand défi. J’ai travaillé chaque mot, chaque note. Mais ça en valait la peine. »

Aida Garifullina © Simon Fowler | Decca
Aida Garifullina
© Simon Fowler | Decca

Garifullina apprécie également les mélodies russes, bien qu’elle admette donner moins de récitals qu’elle ne le souhaiterait. « Mon agenda est si plein de concerts avec orchestre et, bien sûr, d’engagements auprès de maisons d’opéra qu’il y peu de récitals prévus pour le moment. Mais je garde un excellent souvenir de mes débuts au Wigmore Hall et j’espère avoir la chance de pouvoir y retourner bientôt. »

Dans son disque, Garifullina inclut des mélodies de Rachmaninoff, Rimski et Tchaïkovski, à l’exception de la dernière piste qui intrigue : Les Nuits de Moscou, chanté au dessus un enregistrement du State Russian Folk Orchestra dirigé par Osipov dans l’album Balalaika Favourites paru chez Mercury en 1962 ! « Ça a été une expérience très amusante ! » se souvient-elle en riant. « Quelques prises à peine ont suffi. C’est une chanson avec laquelle j’ai grandi. Vous savez, Les Nuits de Moscou est un peu comme un hymne en Russie... de fait dans le monde entier, tout le monde connaît cet air, bien souvent adapté dans différentes langues.”

Il semble qu’Aida ait la musique dans le sang depuis sa naissance. « Ma mère est chef d’orchestre. Elle a découvert ma voix et ma passion pour le chant quand j’avais trois ans et elle a commencé à me donner des leçons. A l’âge de cinq ans, elle m’a accompagnée à mon premier concours de chant à Moscou. C’était un concours de chant télévisé très célèbre à l’époque. Ça a été un vrai plaisir de chanter pour un si vaste public. J’ai grandi environnée par la musique et toujours avec ce rêve de devenir une chanteuse un jour. Et ce jour est arrivé. Mes parents ont toujours souhaité que je chante. Maintenant ils assistent à tous mes concerts, à toutes les premières et m’apportent un grand soutien ! »

Imaginez, un instant, vous réveiller un matin et découvrir que vous êtes mezzo-soprano – juste une journée. Quand on pose à Aida la question du rôle qu'ellle aimerait chanter, sa réponse est sans équivoque : « J’adorerais chanter Carmen !!! J’aime ce type de femme : indépendante, pleine de passion, d’amour et de charisme. En elle, je vois une part de moi ! »