Rendez-vous a été pris non loin des grands boulevards, dans une brasserie branchée qui sert un excellent café à toute heure. Au téléphone, il avait vanté la tranquillité du lieu et sa cuisine bistronomique avec cet esprit de synthèse qui trahit les fidèles clients. « Je viens souvent, ma cousine travaille là », confirmera Bertrand Chamayou en souriant au serveur (un nouveau) qui a l’impression de l’avoir déjà vu.

Bertrand Chamayou © Marco Borggreve
Bertrand Chamayou
© Marco Borggreve

La discussion s’engage avec une telle simplicité qu’il est difficile d’imaginer qu’on fait face au pianiste français le plus acclamé de sa génération, chouchouté par les institutions les plus prestigieuses. Artiste en résidence à Radio France la saison dernière, il est désormais directeur artistique du Concours Long-Thibaud-Crespin et vient de reprendre les rênes du Festival Ravel de Saint-Jean-de-Luz. Il a ajouté cette dernière casquette il y a trois semaines et tempère aussitôt : « La prochaine édition va être une transition, on n’a pas encore la structure que je voudrais. On va refondre une nouvelle structure regroupant Festival et Académie Ravel. »

Chamayou a enregistré Ravel. Et Saint-Saëns, qui lui a valu il y a quelques mois le titre prestigieux de « meilleur enregistrement de l’année » délivré par le magazine Gramophone. Au disque, il a gravé aussi Mendelssohn, Schumann, Liszt… Le répertoire n’est pas si large comparé au Chamayou de concert qui joue aussi bien les classiques (Mozart et Beethoven il y a quelques semaines) que les contemporains (Michael Jarrell en mai dernier). Cette étonnante différence nous fait entrer dans le vif du sujet. « Cela va changer. C’est vrai qu’il y a toute une partie de mon parcours qui est moins visible si on regarde la carrière discographique. Je veux prendre une orientation un peu plus claire maintenant. »

Pour comprendre la raison de ce décalage entre le pianiste et ses disques, il faut remonter la piste. Pendant longtemps, Chamayou n’a pas eu à faire des choix, grâce à « ce luxe d’avoir des bonnes fées ». Première à s’être penchée sur le berceau de l'artiste en devenir, cette professeure de piano qui a signalé aux parents non musiciens les dons exceptionnels de leur enfant, pas strictement instrumentaux mais plus généralement musicaux, dont une capacité déconcertante à assimiler les notions de solfège. « Je ne me souviens pas comment mais apparemment j’ai appris la musique en moins d’un mois. Au bout d’un an je pouvais faire n’importe quelle dictée compliquée. À cette époque-là je ne travaillais pas », avoue-t-il. « Il y avait un piano droit, à la maison, et j’avais un plaisir absolu à aller tout le temps dessus, à bricoler. Comme j’avais un très bon niveau de lecture en solfège, j’ai immédiatement voulu déchiffrer des partitions qui étaient beaucoup trop difficiles pour mes doigts. Sonates de Beethoven, Ravel… Même Messiaen ! J’ai écrit très tôt de la musique, dès 9 ou 10 ans, et j’écrivais dans le style de Messiaen, des partitions d’orchestre grandes comme ça », dit-il avec ce geste un peu gêné d’avoir pêché un poisson trop gros pour lui. Par contre, ne comptez pas sur lui pour faire des gammes : « Je n’avais pas du tout ce côté jeune prodige, pas du tout cette idée très compétitive de devoir être le plus fort et le plus parfait. » Voilà qui restera.

Les années d’apprentissage passent au plus haut niveau comme une fulgurance, le pianiste se faisant « littéralement aspirer » dans le courant musical, entraîné à Paris par son futur maître au Conservatoire Jean-François Heisser avant que les invitations ne se multiplient – du Festival de Pâques de Deauville fraîchement créé où il côtoie Renaud Capuçon et Nicholas Angelich, jusqu’au Capitole de Toulouse où il revient, en bon fils prodigue de dix-sept printemps, jouer en soliste sous la direction de Michel Plasson…

Bertrand Chamayou © Marco Borggreve
Bertrand Chamayou
© Marco Borggreve

Quand arrive le temps des concours internationaux, le jeune Chamayou ne s’éternisera pas. Finaliste de l’édition 2001 du Long-Thibaud à 20 ans, il arrête les frais. « Je détestais l’ambiance et c’est toujours le cas ». Pourquoi, dans ce cas, reprendre le flambeau de directeur artistique du même concours, presque vingt ans plus tard ? « Je me suis dit qu’il fallait essayer de voir ce qu’on pouvait faire pour rénover ou proposer quelque chose de différent. Après tout, la chose la plus importante dans un concours, ce n’est pas qui a gagné le premier prix, on ne peut pas prédire l’avenir… L’important, c’est que des talents se révèlent. Il y en a eu beaucoup cette année, le niveau général était très bon. » Et de s'attarder longuement sur des artistes qu'il a repérés lors des premiers tours et qui sont restés loin des projecteurs médiatiques.

Après le prodige musical peu studieux dans ses gammes, voici donc le directeur de concours pas obsédé par les premiers prix. Chamayou a décidément suivi le courant d’une carrière insaisissable. « Cela va changer », répète-t-il. Car l’artiste bientôt quarantenaire pose désormais sur son parcours de pianiste un regard critique : « Je me suis laissé porter par des propositions plus que par des choix personnels. Quand je pense à la musique contemporaine et au fait que j’avais voulu être compositeur, à la base… C’est presque ce qui me stimulait le plus ! J’ai voulu très tôt faire des créations mais, voyant qu’il y avait une espèce de frilosité, j’ai battu en retraite vers des projets plus consensuels. » Suivant des sentiers battus et rebattus par les pianistes, le musicien finit par coincer. « Quand j’ai commencé à enregistrer des disques, je suis resté sur un même répertoire, autour des compositeurs de la génération 1810… Au bout de quatre ou cinq disques, je me suis énervé un peu tout seul parce qu’on commençait à parler de moi comme d’un pianiste romantique. » La cassure survient à la fin des années 2000, à l’époque du disque consacré à César Franck : impossible de continuer à jouer. Un diagnostic laisse penser à une dystonie de fonction mais le problème est plus large, lié au décalage entre la personnalité introvertie du pianiste et sa notoriété croissante : « Il y a eu un phénomène de peur, de rejet très fort. Le côté presque exhibitionniste de la scène n’était pas dans ma nature ! »

Il se reconstruit, se remet au travail. La musique de Liszt, qui l’avait révélé aux oreilles du grand public quelques années plus tôt au disque comme au concert, va le remettre en selle. En 2012, Les Années de pèlerinage succèdent aux Études d’exécution transcendante publiées six ans auparavant. C’est le début d’une « reconquête » qui va durer une dizaine d’années : le phénix Chamayou poursuit toujours des projets multiples – musique de chambre, instruments d’époque à l’occasion – mais change de manager, développe sa carrière au niveau international et « commence à se sentir légitime » en jouant avec orchestre.

Bertrand Chamayou © Marco Borggreve
Bertrand Chamayou
© Marco Borggreve

C’est ici que le Chamayou d’hier rejoint celui d’aujourd’hui et se projette vers demain. « J’arrive à quarante ans. Là, ça y est, je crois qu’il y a un déclic qui s’est produit. Maintenant que je suis arrivé à tisser un peu ma toile internationalement, je prends beaucoup plus d’initiatives au niveau de mes choix artistiques. » Le pianiste a des envies de changement. « Je crois fondamentalement qu’une des erreurs qui a été faite par bien des interprètes et organisateurs (et moi le premier !), c’est de reproduire depuis quelques décennies un schéma existant qui n’évolue plus : le récital de piano, le concert symphonique ont leurs formes figées. Cela marche très bien, l’équilibre est très bon mais il n’est absolument jamais reconsidéré. Le répertoire non plus et la création n’est qu’une valeur ajoutée. On ne voit quasiment jamais une création de trente-cinq minutes en deuxième partie de concert ! Tant qu’on ne cherche pas à casser cela, on ne pourra pas élargir le public de la musique classique. » Il s’inquiète du vieillissement des publics, de son renouvellement à l’intérieur de classes sociales trop restreintes. Il pense que la solution ne peut venir que de là : « Dans n’importe quel domaine artistique, la jeunesse rime avec contemporain. C’est vrai dans la danse, dans le théâtre… Et cela n’exclut pas le répertoire. On a accumulé du retard depuis longtemps mais il est encore temps d’essayer de faire quelque chose. »

Que faire exactement ? Renouveler la façon de penser les programmes de concerts, comme lors de sa carte blanche à Radio France, la saison dernière. Il avait alors glissé une pièce de Mauricio Kagel au milieu d'un programme 100% Beethoven : « Placer cette pièce au centre du concert, c’était un vrai questionnement. On fait basculer l’écoute dans une autre dimension. J’adore les résidences pour cela, pour proposer ce type d’expérience… Avoir un espace où l’on peut être créatif. La création doit être au cœur de la démarche. »

Il annonce d'autres projets ambitieux « pour remplir les éléments manquants de son paysage ». Et lance d’une traite une phrase aux allures de credo : « Une des choses les plus belles qu’on puisse faire, c’est de susciter des créations et d’être vraiment un maillon de l’histoire de la musique en étant soi-même un interprète-clé du développement du répertoire de l’instrument. » Chamayou compte donc multiplier les commandes, « en faisant des choix bien précis, d’auteurs que j’aime, mais en restant très éclectique au niveau des sensibilités musicales. » Pour ses quarante ans, ce seront quarante commandes qu’il jouera en un seul récital. Chamayou se veut rassembleur ou, plutôt, renvoie les querelles de chapelles au passé : « Aujourd’hui, les enjeux sont différents. Il existe une pluralité de styles qu’on n’a jamais connue et les frontières entre eux s’estompent un peu plus, la classification est très problématique. La musique contemporaine est le reflet d’un monde métissé, multiculturel, avec des scènes émergentes partout, au Moyen-Orient, en Extrême-Orient, en Amérique du Sud… Mon enjeu, c’est de me positionner comme un acteur – si possible majeur – de cette scène-là, de représenter les différentes sensibilités plutôt que de cliver. »

Il n’exclut donc ni l’héritage boulezien, ni Bryce Dessner dont une œuvre « en mi bémol majeur pur » ouvrira son prochain album. « Ce sera un album de transition, complètement concept, composé uniquement de berceuses. Il y aura du Balakirev, Alkan, Lachenmann… Cela fait très, très longtemps que j’avais envie de faire cela. C’est lié à un imaginaire très particulier, très personnel… parce que je suis insomniaque. » Chamayou s'apprête donc à ouvrir un chemin singulier, bien à lui, qui s’annonce passionnant : « Le projet solo suivant, en 2022, sera consacré aux Vingt Regards de Messiaen. En complément, puisque ce sera sur deux albums, je ne jouerai que des pièces contemporaines écrites en hommage à Messiaen : Tristan Murail, Jonathan Harvey… »

Impossible de ne pas poser la question : l’enfant qui « bricolait » à la Messiaen sur le piano familial se remettra-t-il un jour à écrire ? « J’adorerais… Tous ces projets sont aussi nés d’une vraie frustration d’avoir abandonné la composition. Mais je ne sais pas par quel bout prendre la question. » Elle restera donc sans réponse. Pour l’instant.


[Mise à jour du 24 février : une version précédente de l'article évoquait la venue du Czech Philharmonic au Festival Ravel. Ce projet de concert a finalement été annulé ; pour éviter toute confusion, nous avons supprimé la phrase qui y faisait allusion.]