En amont de la première à Vienne de Il trovatore, le ténor qui franchit les frontières entre France et Italie, entre opéra et chanson, nous parle du rôle de Manrico, de Cyrano, d'être gitan, héros, de retourner en Italie, de sa famille...

Roberto Alagna (Manrico, Il trovatore, Wiener Staatsoper, février 2017) © Michael Pöhn
Roberto Alagna (Manrico, Il trovatore, Wiener Staatsoper, février 2017)
© Michael Pöhn

DK: Nous attendons avec impatience Le Trouvère dimanche. Que pouvez-vous nous dire au sujet du rôle de Manrico ?

RA: La générale s'est vraiment très bien passée. Dominique Meyer [directeur du Wiener Staatsoper] a réussi à réunir un casting formidable. Je pense que la production est bien, ainsi que l'orchestre et le chef. On a beaucoup de chance d'avoir de telles possibilités aujourd'hui.

Dans le rôle de Manrico, souvent on privilégie l'aspect héroïque du personnage. Avec « Di quella pira », on en fait toujours un personnage un peu guerrier, rebelle, un personnage fougueux. En réalité, quand on y pense bien, le titre est Il Trovatore, c'est un poète, un chanteur, un baladin de cette époque, on s'aperçoit alors que c'est une personne mystique qui fait souvent appel à l'au-delà, à Dieu, il entend des voix qui le retiennent pour ne pas tuer son ennemi. En somme, c'est un personnage plutôt sensible, et tout ce qu'il fait, en réalité, il le fait par amour. Il est bien loin du guerrier, et même ce fameux “Di quella pira”, il le fait par amour pour sa mère, pour la sauver alors qu’elle est prise par ces gens qui veulent la brûler.

Roberto Alagna (Manrico, <i>Il trovatore</i>, Wiener Staatsoper, février 2017)
Roberto Alagna (Manrico, Il trovatore, Wiener Staatsoper, février 2017)
Il y a quelque chose de très drôle dans le trio d'entrée, on a toujours l'impression que le comte et Manrico sont en train de s'adresser à Léonore, mais en réalité, ils se servent tous les deux de Léonore pour se dire des choses l'un à l’autre. Je crois que sans l'amour de Léonore, Manrico ne serait pas du tout rebelle, il serait une sorte de baladin, chantant des poèmes un peu partout et pas du tout guerrier.

Est-ce que [le metteur en scène] Daniele Abbado est d'accord avec votre interprétation ?

Oui. Au départ il a voulu en faire une sorte de soldat, un rebelle dans la révolution espagnole. Je lui ai fait part de mon point de vue et il a été d’accord. En fait, Manrico s'en fiche de la rébellion. Il a lui-même un gros problème d'identité, puisqu'il ne se sent pas gitan, il se sent mal à l'aise dans sa communauté, il se sent mal à l'aise dans la société aussi, il se demande toujours s'il est vraiment le fils d'Azucena. C'est un personnage tourmenté, un personnage qui a ses propres problèmes plutôt qu’un personnage politiquement engagé.

Quand avez-vous chanté Manrico pour la première fois ? Ça doit bien faire quelques années…

Oui, c'était en l’an 2000, ça fait 17 ans. Je m’aperçois d’une vraie évolution, liée à l’expérience de la vie. Maintenant que je suis un homme mûr, je m'aperçois de la dimension tragique de ce personnage. Quand on est jeune, on va plus vers le côté exubérant, le côté extraverti, plutôt guerrier. Avec l’âge, on fait preuve de plus de tolérance.

Il y a des légendes autour de Il trovatore. Manrico est un rôle légendaire, avec ses fantômes du passé, ses grands interprètes. Curieusement, quand vous avez chanté ce rôle tout jeune, vos propres fantômes s’ajoutent et on a l'impression d'avoir une grande responsabilité sur les épaules.

En même temps, c’est un rôle dramatique qui nécessite une voix jeune – c'est ça la musicalité de ce personnage, comme c’est le cas pour Roméo ou Don Carlos. Concilier jeunesse et expérience dramatique est difficile, notamment dans certains passages comme celui de la stretta. Sachant qu’en plus, ici à Vienne, le diapason est très haut. Le contre-ut est déjà presque un ut dièse !

Le rythme chez Verdi est très soutenu, enjoué, endiablé. Lors du trio du départ avec le baryton et Léonore, l’excitation fait que vous ne pouvez pas respirer normalement. La difficulté, c'est de garder cette excitation mais de maintenir un calme intérieur, autrement vous nous pourrez pas sortir ces do.

Cependant plusieurs critiques, nous y compris, ont remarqué que votre voix est toujours bien celle d’un jeune homme !

J’en suis ravi ! Lors de la générale hier, où beaucoup de chanteurs étaient présents – Ramón Vargas, Plácido Domingo, des jeunes chanteurs d’aujourd'hui – tous m’ont dit « c'est curieux, ta voix devient de plus en plus jeune ». C'est un beau compliment parce que c’est ce que j'essaie de faire en travaillant tous les jours. J'essaie toujours de trouver une jeunesse, une clarté et une simplicité, et vous ne pouvez pas imaginer comme c'est difficile de trouver cette dernière.

Roberto Alagna (Don Rodrigue, <i>Le Cid</i>, Palais Garnier 2015) © Agathe Poupeney, Opéra national de Paris
Roberto Alagna (Don Rodrigue, Le Cid, Palais Garnier 2015)
© Agathe Poupeney, Opéra national de Paris
Un autre rôle amoureux et héroïque à la fois, c'est Don Rodrigue dans Le Cid, que vous avez joué à Paris. Malheureusement, ce n'est pas souvent donné – Est-il en projet de le remonter ?

Non, hélas, mais je suis déjà ravi d’avoir pu le chanter deux fois dans ma carrière. C'est un répertoire qui est très difficile à distribuer. C'est très difficile de trouver Chimène, c'est difficile de trouver Rodrigue qui est, je pense, plus difficile à chanter que Le Trouvère. En plus, c’est un ouvrage qui n’est pas facile à promouvoir au niveau de la billetterie. C'est dommage, car encore une fois c’est l’un de ces rôles légendaires, c’est l’un de ces ouvrages magnifiques, et quand on se plonge dans la partition et découvre le génie de Massenet, on est tout de suite amoureux de l'œuvre. Mais c'est vrai que c'est une œuvre qui demande énormément d'ingrédients pour réussir.

J'espère un jour pouvoir le faire au Metropolitan, je pense que ce serait formidable. J'ai déjà la chance d'y chanter Cyrano en mai prochain dans sa version originale, que je suis le seul à avoir chantée jusqu'à présent. Cette partition est extrêmement difficile mais c’est est un opéra que j'adore et un personnage qui me bouleverse toujours.

Cyrano, c'est un héros dans le même style…

Cyrano est un cas encore à part qui contient tous les personnages de la littérature. Il a un peu de Don Quichotte, de D'Artagnan, de Roméo. C’est un personnage très riche, presque Shakespearien, avec quelque chose de Molière. Et plus que tout autre, Cyrano demande une interprétation évolutive durant l'opéra.

Un autre opéra qui est rare, parce qu'il est nouveau, c'est l'opéra de votre frère, Le dernier jour d'un condamné. Y a-t-il des projets pour le donner ?

Après mon histoire en Italie [ndlr: un accueil houleux par le public de La Scala lors d’une production d’Aïda en 2006], je ne voulais plus y retourner. On a essayé de me faire revenir par tous les moyens, y compris La Scala qui me sollicite toujours. Le Festival Puccini m’a un jour demandé si je serais partant pour monter l’opéra de mon frère. Là, en me prenant par les sentiments, c’est vrai que cela m'intéresse. On est encore au stade de la négociation. Si j'en ai la possibilité, je serais ravi de revenir en Italie avec cette œuvre que l’on va en tout cas reprendre en Septembre, je crois, à Marseille.

Roberto Alagna, Frederico Alagna, David Alagna - <i>Le dernier jour d'un condamné</i> © Stella Orion
Roberto Alagna, Frederico Alagna, David Alagna - Le dernier jour d'un condamné
© Stella Orion

Vous venez de signer un nouveau contrat auprès de Sony…

Je crois que c'est nécessaire de temps en temps de changer les équipes. J'ai fait dix années chez EMI Warner et on a fait un travail extraordinaire, parce que j'avais la chance d'être là à une époque où l’on enregistrait énormément de disques en studio, et j'ai pu faire les grands opéras. Ensuite, chez Universal, on a continué à faire des opéras, mais j'ai aussi eu la possibilité d'explorer le terrain populaire qui m'est très cher. J’en suis très fier de ces disques, faits avec soin et pour lesquels on a beaucoup travaillé. Le dernier, Malèna, a rencontré un grand succès. C’est l’un de mes plus beaux disques.

Maintenant, après quinze ans chez Universal, c'est bien de changer d’équipe à nouveau. Surtout qu'aujourd'hui, le marché du disque a changé. C'est un autre monde avec le streaming, les abonnements… C'est important d’être aux côtés de nouveaux collaborateurs pour entrer dans cette nouvelle ère.

Vous avez rencontré un grand succès avec vos chansons, mais c'est un genre qui résonne peu avec le public des pays anglophones...

Nous avons travaillé ce répertoire surtout pour la France et non pour l'étranger. Mais si on présentait ces disques en Angleterre, voire en Allemagne, je suis sûr qu’ils rencontreraient également un grand succès. Ce ne sont pas des chansons, ce sont des musiques traditionnelles et la tradition touche tous les peuples, et chacun y trouve sa part. En France, le succès de Sicilien a été incroyable. Il n'y a pourtant pas aujourd’hui en France tellement de siciliens. Les français ont acheté ce disque parce que ça parlait à tout le monde.

Vous êtes singulier, étant à la fois sicilien et français.

Revenons à Manrico. Quand je vous disais qu'il ne se sent pas bien dans la communauté gitane, il ne sent pas bien dans la société non plus, c'est quelque chose que j'ai vécu moi-même. Quand j'allais en Italie, on m'a dit que j'étais français, quand j'allais en France on me disait que j'étais italien. Je connais ce trouble identitaire. Mais aujourd'hui, grâce à cette profession, mon pays s'est élargi, c'est le monde. Et je suis gâté, ma femme [Aleksandra Kurzak] est polonaise, c'est encore un nouveau pays. Ma fille est née en Pologne, mon horizon s'est enrichi. J'essaie d'apprendre la langue, les coutumes, les mœurs. Comme Manrico, tout ce que je fais, je le fais toujours par amour !

Roberto Alagna, Aleksandra Kurzak © Kasia Paskuda
Roberto Alagna, Aleksandra Kurzak
© Kasia Paskuda

Vous et Aleksandra semblez très heureux. Ce ne doit pourtant pas être facile, avec vos carrières internationales respectives.

Oui, c'est compliqué, surtout quand on est séparé. On fait tout pour être toujours au même endroit ensemble. Nous avons de la chance pour le moment, nous y réussissons. Nous avons de plus en plus de projets ensemble, ce qui est formidable. J'ai du mal à supporter l'éloignement. Je souffre lorsque je suis éloigné des miens. On essaie de protéger notre famille en essayant de chanter ensemble, ou tout du moins d’être moins d'être au même endroit en même temps.

Votre fille Malèna a trois ans, elle sera bientôt à l'école. Ce sera difficile, non ?

Oui mais vous savez, j'ai 53 ans, peut-être qu'à ce moment-là, je chanterai déjà beaucoup moins, je serai avec elle pour l'accompagner à l’école. Peut-être que je laisserai Aleksandra développer sa carrière, elle est tout de même beaucoup plus jeune que moi. On verra. C'est vrai que c'est assez compliqué, mais je ne veux pas refaire la même erreur, être toujours loin, et râter cette deuxième chance de pouvoir être disponible pour ma fille.

Aujourd'hui j'ai envie de profiter. Je crois en avoir la possibilité. J'ai fait ma carrière, je n’en peux rien espérer de plus. J'adore toujours le chant, j'adore toujours ce métier, mais j'ai besoin aujourd'hui aussi de ma vie privée, d'être avec ma fille, mes enfants, je suis même grand-père. C'est ce qui est important.

Et vous apprenez le polonais. Comment ça avance ?

Je l'apprends malgré moi, ma fille est beaucoup en Pologne et parle polonais. Aujourd’hui j’arrive à comprendre les discussions de famille, le quotidien. Au début, je ne distinguais même pas les mots, j'entendais juste un bruit de fond. Mais c'est vrai que c'est une langue difficile, ce n’est pas une langue latine comme le roumain que j’ai appris en six mois, car ressemblant un peu au français ou à l’italien. Curieusement aujourd'hui, grâce au polonais, j'arrive souvent à comprendre certaines choses en russe. Hier, chez Anna Netrebko, j'entendais des mots, j'arrivais à en saisir certains. J’en suis ravi !

Alors on va vous entendre chanter du Szymanowski ?

Oui. Deux opéras sont en projet. On va voir, je vais essayer. J'ai déjà chanté un chant de noël en polonais, que j’ai appris tout seul cependant – j'ai voulu un peu épater ma femme et ma belle-mere, et j’ai réussi ! La musique polonaise est très belle, les opéras sont magnifiques et tout cela m’intéresse. D’autant que le personnage que j’incarne dans l’un de ces opéras est un gitan, un peu comme Manrico.

Roberto Alagna (Nemorino), Aleksandra Kurzak (Adina), <i>L'Elisir d'Amore</i>, Paris 2015 © RR
Roberto Alagna (Nemorino), Aleksandra Kurzak (Adina), L'Elisir d'Amore, Paris 2015
© RR

Vous essayez de faire beaucoup de projets avec Aleksandra…

Oui. Quand vous m'avez appelé, j'étais en train de monter un programme d’opéra que nous ferons à Palma de Mallorca. Il y aura de grands duos. J’essaie de faire quelque chose qui sorte un peu de l’ordinaire, qui soit intéressant et pas de simples scènes.

Je me régale avec Aleksandra. C'est quelqu'un qui a un vrai tempérament d’artiste – ce qui vient sûrement de sa mère qui est encore aujourd'hui une grande chanteuse, et qui a eu une carrière énorme en Pologne. Aleksandra a un talent. Elle est en plus instrumentiste, elle a été violoniste pendant longtemps. C'est très agréable de chanter avec quelqu'un de si complet, qui prend des risques, qui aime aussi découvrir des œuvres, qui est studieuse et qui a un sens du duo - parce que souvent, les duos peuvent devenir des duels.

Roberto Alagna (Eleazar, <i>La Juive</i>, Bayerische Staatsoper 2016) © Stella Orion
Roberto Alagna (Eleazar, La Juive, Bayerische Staatsoper 2016)
© Stella Orion
On a déjà eu la chance de pouvoir chanter ensemble La Juive et Pagliacci, où elle a étonné tout le monde. Nous avons aussi des projets importants en perspective. On va faire Don Carlo à Paris, on va se retrouver dans Carmen, Turandot, Otello. J'espère chanter un jour avec elle Adriana Lecouvreur. Je suis certain que grâce à son talent d'actrice, elle pourra vraiment apporter quelque chose de formidable.

J'aimerais aussi qu'on ait des possibilités discographiques. C'est très important aussi de laisser un témoignage pour notre fille, qui à son tour puisse être fière de ses parents et dire un jour : « Voilà, c'est mes parents qui ont fait ça ». Aleksandra n'a pas d'enregistrements de sa mère à part des choses disponibles sur Youtube – il n'y a pas de témoignages réalisés en studio. J'aimerais avoir cette possibilité-là.

Si vous aviez un machine à remonter le temps pour retourner au 19e siècle et poser une question à Giuseppe Verdi, que lui demanderiez-vous ?

J'aurais du mal à lui poser une question, je suis trop timide et trop respectueux. Lorsque j'ai rencontré Pavarotti, je n'ai pas pu lui adresser le moindre mot. Imaginez ! Si j'avais pu rencontrer Verdi, je l'aurais regardé de loin, je l'aurai respecté comme un dieu, mais un dieu vivant.

Peut-être lui aurais-je parlé des ses souffrances, de ce qu'il a pu endurer lors de la mort de ses enfants et de son épouse. Je n'ai pas perdu d’enfants, grâce au ciel, mais je me suis retrouvé veuf très tôt, et le fait de laisser mon enfant, mes parents, c'était une déchirure terrible. Sans cette souffrance, je crois que Verdi n'aurait pas été le compositeur que nous connaissons aujourd’hui. Je lui aurais demandé : « Comment avez-vous pu surmonter cette douleur et cette souffrance ? » Mais je suis sûr qu'il m'aurait répondu : « Par ce que vous écoutez ». Je crois que sa musique et ses compositions l'ont sauvé et lui ont permis de tout surmonter.

Roberto Alagna (Lancelot, <i>Le Roi Arthus</i>, Opéra Bastille 2015) © RR
Roberto Alagna (Lancelot, Le Roi Arthus, Opéra Bastille 2015)
© RR

Pour conclure, si demain matin, au réveil, vous n'êtes plus ténor mais baryton, quel sera votre premier rôle?

Oh la la. Cette question n'est pas évidente ! J'ai toujours voulu être ténor, même si j'adore la voix de baryton et que j’en écoute beaucoup. Dans des opéras français comme Thaïs ou Hérodiade, il y a des rôles où le baryton, avec ses airs fantastiques, est un personnage superbe, une catégorie de voix très surprenante. En même temps, si j'étais baryton français, je ne pourrais peut-être pas chanter les barytons chez Verdi... Tout compte fait, j'aurais peut-être préféré être un baryton Verdien.

En tout cas, si j'étais baryton, j'aimerais bien avoir la voix de Manuguerra et Zancanaro. Voilà.