Pour la soirée d'ouverture de sa saison 2026-27, sa dernière en tant que directeur musical de l'Orchestre de Paris, Klaus Mäkelä a choisi la monumentale Troisième Symphonie de Mahler. On est d'autant plus curieux de cette rencontre que le même chef nous avait laissé dans la même œuvre, il y a trois ans à Bucarest, un souvenir inoubliable avec le Concertgebouw d'Amsterdam. La grande salle Pierre Boulez est comble, le public debout se serre au parterre – c'est l'avant-dernière des Prem's. Pour Mäkelä comme pour l'Orchestre de Paris ce n'est pas seulement un rituel de rentrée, c'est l'occasion de mesurer ce que le temps et la fréquentation assidue de cette partition-fleuve ont changé à la relation entre le chef finlandais et ses musiciens.

La réponse, dès les premières mesures du gigantesque premier mouvement, ne laisse guère de doute : dirigeant sans partition, comme à son habitude, Mäkelä imprime à cet immense « Éveil de Pan » une autorité qui n'a plus rien à prouver et cette formidable capacité qui se confirme à chaque concert d'une attention à tous les détails, à tous les pupitres, sans jamais perdre la ligne, ni la globalité de la partition. Les cors et trombones du thème initial s'élèvent avec une rondeur presque solaire, dans une acoustique qui sert magnifiquement les larges plans sonores voulus par Mahler.
On pourrait craindre, avec un geste aussi économe que celui du jeune chef – la battue s'est faite plus sobre qu'on ne l'a connue jadis –, une forme de retenue mal venue dans une page aussi déclamatoire. Il n'en est rien : l'orchestre répond au moindre frémissement, et cette économie de moyens engendre au contraire une lisibilité rare dans un instrumentarium pourtant pléthorique. On songe, par instants, à une déambulation picturale, comme si le chef nous menait d'un tableau à l'autre sans jamais perdre le fil de la grande arche narrative de ces quarante minutes de tension ininterrompue.
Le deuxième mouvement, ce « Tempo di Minuetto » fleuri et champêtre, n'est pas le plus aisé à mener. On est admiratif des mille détails que Mäkelä fait affleurer, de ce geste qui suggère sans appuyer. On pourrait imaginer un rien d'abandon supplémentaire mais Dieu que l'ensemble est beau, presque sensuel, viennois finalement. Dans le troisième mouvement, plus charnel, plus terrien, plus « populaire », la petite harmonie se montre facétieuse, le cor de postillon en coulisse négocie ses aigus avec aplomb, évoquant les paysages de Haute-Autriche familiers à Mahler qui s'y retirait chaque été pour composer.
C'est dans les mouvements « vocaux » que la soirée franchit une nouvelle étape dans l'inoubliable. Wiebke Lehmkuhl délivre un « O Mensch! » qui évite le grandiloquent : la voix, qui n'a pas les couleurs les plus sombres du contralto qu'on attend ici, est parfaitement projetée, portée par le violon solo d'une tendresse rare de Sarah Nemtanu. Enfin le public va entendre les chœurs de femmes, de jeunes et d'enfants de l'Orchestre de Paris, disposés en surplomb de la scène depuis le début, pour quelques minutes de bonheur rafraichissantes mais trop brèves, tirées d'un poème du recueil Des Knaben Wunderhorn.
Klaus Mäkelä enchaine aussitôt avec le grand « Adagio » conclusif, sommet s'il en est de toute l'œuvre mahlérienne, Sa lecture, portée par des cordes d'une douceur ineffable, avance dans un élan qui s'apparente davantage à une prière collective qu'à un requiem, comme un chant d'espérance plutôt qu'un thrène funèbre. Plus encore que dans les mouvements qui ont précédé, c'est ici que chef et orchestre font une bouleversante démonstration de l'osmose à laquelle ils sont parvenus au terme d'un mandat dont on n'a pas fini de regretter la brièveté. Comme le public debout, compact, du parterre, nous sommes gagnés par une émotion qui ne se dissipera qu'au terme de l'immense ovation qui saluera longuement les artisans de cette mémorable soirée en état de grâce.





















