Certains interprètes ont le privilège et la lourde responsabilité de marquer durablement certains rôles de leur empreinte, au point qu'on pourrait presque dire qu'ils s'en emparent totalement. Ainsi, lorsqu'on a appris que Sabine Devieilhe, dont l'interprétation de la Beauté dans Le Triomphe du Temps et de la Désillusion de Haendel au Festival d'Aix-en-Provence en 2016 avait provoqué un séisme dans le monde de l'art lyrique, reprendrait certains des airs les plus bouleversants de l'oratorio lors d'un récital à la Philharmonie, on s'y est précipité ni une ni deux. Cinq ans après Aix, et une semaine après Julia Lezhneva et Ana Maria Labin, la magie allait-elle encore opérer ?

Sabine Devieilhe
© Molina Visuals

Dans la salle presque comble, on trépigne d'impatience. Sabine Devieilhe a choisi de commencer son récital sur les chapeaux de roues, avec le fameux « Un pensiero nemico di pace » de Haendel, et ses vocalises dont on ne voit pas la fin. L'Ensemble Pygmalion, entre les mains d'un Raphaël Pichon fort à l'écoute de la soliste, fait des merveilles de précision, et emporte la salle dans une rage sauvage, qui n'est pas sans danger par endroits pour l'équilibre sonore soprano/orchestre. La fameuse vocalise qui unit le violon solo à la soprano aurait pu gagner en cohésion, certes, mais quelle classe !

Grande classe encore lorsque Sabine Devieilhe quitte la salle d'un pas décidé, sans même attendre la fin de la ritournelle orchestrale. Le concert de ce soir aura été pensé, si l'on ose dire, durchkomponiert, et les œuvres s'enchaînent avec une étonnante cohérence en transcendant au passage les religions, les textes du Trionfo du cardinal Benedetto Pamphili discourant à merveille avec ceux des œuvres du protestant Johann Sebastian Bach.

Entre les parties chantées ont été astucieusement placées quelques sinfonias de Bach, dont la première, extraite de Wir müssen durch viel Trübsal, constitue un morceau de bravoure pour l'ensemble – et surtout pour l'excellent organiste Joseph Rassam, dont la longue cadence fait figure de d'interminable vocalise. « Il nous faut traverser bien des tribulations » ; l'œuvre, ébouriffante de virtuosité, met en lumière la justesse du traitement des plans sonores de l'architecte Pichon, et l'excellente technique des violonistes de l'orchestre : on s'étonne encore de la technique d'archet si particulière et si redoutable de la violon solo Sophie Gent, qui concentre dans les doigts et dans le poignet les mouvements du bras pour un maximum de précision.

Entre les moments de pure virtuosité, il y a les instants de grâce : on songe par exemple à l'émouvant trio soprano-violoncelle-hautbois (le sensible Jasu Moisio) de la cantate Mein Herze schwimmt im Blut, où les voix des trois artistes s'entremêlent, sans véritable souci de hiérarchie.

L'enchaînement des œuvres sans la transition des applaudissements a parfois quelque chose de cocasse, comme lorsque l'orchestre attaque le très dramatique « Che Sento ? » du Giulio Cesare in Egitto de Haendel immédiatement après avoir posé la cadence du Concerto de la cantate Geist und Seele wird verwirret. Mais l'équilibre y est parfaitement maîtrisé, la conscience dramatique de Sabine Devieilhe est électrisante, ses variations dans le da capo d'une pureté insondable. Un mot, encore, sur Raphaël Pichon, dont le mouvement ample et souple semble accompagner l'orchestre plus que le diriger. On pourrait se demander, comme ce fut le cas pour Philippe Herreweghe cette même semaine, par quel miracle l'orchestre peut-il, avec une battue si décomplexée, sonner si précis et si varié. On imagine l'importance du travail des répétitions, et la grande complicité qui lie les interprètes à Sabine Devieilhe.

Mais alors que l'on se remet à peine de la beauté du récitatif « Mein Gott ! Wenn kommt das schöne : Nun ! », se produit un nouveau miracle en forme de correspondance des textes : après les adieux de Bach (« Quand je voyagerai en paix [...] je reposerai sur ton sein. Mes adieux sont faits, Monde, bonne nuit ! ») viennent ceux de Haendel, avec le finale du Trionfo, le fameux « Tu del Ciel ministro eletto ». Sabine Devieilhe y étincelle comme jamais, son art consommé du rubato tendant ses suraigus dans un souffle sotto voce ; en flirtant ainsi avec ses propres limites, l'artiste installe entre elle et le spectateur une tension bouleversante, dans laquelle se projettent toute la finitude des capacités physiques de l'être humain, et la sublimation de l'instant qui les dépasse. Un très grand concert.

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