Philippe Herreweghe demeure un ovni de la scène musicale internationale depuis près de 50 ans. Comment un chef à la gestique si peu orthodoxe arrive-t-il à se faire comprendre de ses musiciens et à livrer, tant dans Bach que dans Schumann, des interprétations à la structure aussi claire et à l’esprit si vivace ? Sa battue si particulière paraît balayer d’un revers de main toute l’attention portée par les plus émérites professeurs de direction d’orchestre à l’importance de la clarté du geste, et ce dès le départ de l’Ouverture tragique de Brahms, donnée en prélude du concert de ce soir à La Seine Musicale : on se demande bien comment les musiciens parviennent à donner les deux accords introductifs bien ensemble ! Mais assez vite, on comprend ce qui fait la réputation méritée du maestro, tant dans le répertoire baroque que romantique : avec une évidence aussi lumineuse qu’une éclaircie après l’orage, l’architecture de l’œuvre se dégage sans aucun gras ni fondu orchestral superflu. Extrêmement attentifs aux plans sonores et à la précision des rythmes, dont on perçoit chaque contour, Herreweghe et son superbe Orchestre des Champs-Élysées livrent une ouverture solidement campée sur ses fondations, au-dessus desquelles le discours évolue selon un rebond subtilement dosé.

Philippe Herreweghe
© Michiel Hendryckx

La gestuelle atypique d’Herreweghe occasionne certes quelques frayeurs dans la Symphonie nº 7 de Dvořák après l’entracte : les musiciens semblent en permanence marcher sur un fil, suspendus dans le vide, évitant plusieurs fois de justesse la sortie de route. Et pourtant… à l’instar de Brahms, les qualités, ici non exhaustives, sont légion : le propos est d’une rare fluidité dans les passages de thèmes entre les instruments ; les accords sont toujours nets, verticaux sans être raides ; le rubato est employé de manière toujours élégante ; le legato sans cesse demandé dans le fameux troisième mouvement aux violons est soyeux et planant... et s’apprécie d’ailleurs mieux les yeux fermés, où le cerveau peut tout entier se concentrer sur la musique.

Les musiciens paraissent alors simplement se comprendre au-delà de ce qu’Herreweghe peut proposer avec ses mains. La communication est ailleurs, par la respiration commune, l’autorité naturelle qu’inspire le maestro, et par sa vision très précise de chaque mouvement, ce qui insuffle confiance à chacun. Et c’est évidemment un travail de longue haleine, mené au fil des programmes et des répétitions de l’Orchestre des Champs-Élysées depuis maintenant trente ans, qui explique cette rhétorique musicale singulière et si éloquente.

L'Orchestre des Champs-Élysées
© Arthur Pequin

C’est ainsi que chef et musiciens ont réussi à hisser ce collectif dans le haut du panier des ensembles indépendants, au même titre que Les Siècles par exemple, dont il se distingue par un son plus chaud et englobant, jouant moins sur la spécificité des timbres que l’orchestre de François-Xavier Roth. La puissance purement sonore de l’Orchestre des Champs-Élysées n’est jamais forcée et repose sur des musiciens exceptionnels, du violon solo Alessandro Moccia qui fait réellement office de second chef d’orchestre quand les indications du patron sont confuses, à l’excellente timbale solo Marie-Ange Petit, deux postes essentiels dans la solidité de l’ensemble.

La légère déception de la soirée viendra du Concerto pour violoncelle de Schumann, incarné par le fougueux Nicolas Altstaedt. Le soliste prône une vision enflammée de ce concerto, où certains traits manquent de définition, brouillés par des coups de sang pas toujours justifiés, en dépit d’un magnifique mouvement lent d’une touchante sérénité en phase avec la Sarabande de la Suite pour violoncelle nº 1 de Bach jouée en bis.

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