Le silence a duré quelques secondes, puis l’ovation du public s’est abattue comme un orage sur les artistes du Mariinsky. Le Crépuscule des dieux a lancé sa dernière note, concluant une expérience extraordinaire : en deux week-ends (le premier a eu lieu en mars), la Philharmonie proposait une version de concert de L’Anneau du Nibelung – le « Ring » pour les intimes –, soit dix-huit heures environ de musique wagnérienne plus ou moins acrobatique, d’appels de cors, de déclarations d’amour, de chevauchées héroïques, de manipulations machiavéliques… et d’entractes bien mérités.

Valery Gergiev © Valentin Baranovsky
Valery Gergiev
© Valentin Baranovsky

Sans mise en scène, même les wagnériens de la première heure le concèdent : le Ring est aride et Le Crépuscule des dieux n’échappe pas à la règle. Mention spéciale au premier acte, nécessairement copieux pour préparer la résolution des tensions accumulées dans les trois précédents opéras, mais ici franchement indigeste et décousu : retour des Nornes-filles du Rhin, adieux de Siegfried à Brünnhilde, visite d’une Walkyrie égarée… Derrière la rigidité des pupitres à l’arrière-scène, tout cela manque singulièrement d’incarnation pour que le spectateur soit plongé dignement dans l’ouvrage. Si la distribution jouait le jeu de la constance tout au long du cycle, l’auditeur pourrait peut-être fixer son imagination sur des visages de référence... or le casting joue aux chaises musicales : formidable Brünnhilde la veille, Elena Stikhina prête cette fois-ci son timbre pur et ardent à Gutrune. Malgré une indéniable puissance vocale et une expressivité dramatique de tous les instants, Tatiana Pavlovskaya, « nouvelle » Brünnhilde du soir, peine à soutenir l’inévitable comparaison. Evgeny Nikitin passe lui du rôle de Wotan à celui de Gunther, avec la même efficacité. Découpé par Siegfried dans l’opéra précédent où il incarnait le dragon, Mikhail Petrenko prend sa revanche en Hagen : sa voix de tonnerre renverse la Philharmonie dans des « Hoiho ! » de légende. Dans ce méli-mélo dramatique, seul Siegfried reste Siegfried… y compris, ironie du soir, quand le livret exige qu’il se métamorphose en Gunther. Il faut donc avoir le wagnérisme chevillé au corps pour apprécier pleinement ce Crépuscule désincarné.

On a même pu craindre une péripétie malvenue, six mois après l’affaire Nikitin : Mikhail Vekua est souffrant, nous annonce-t-on avant la représentation. Le ténor héroïque tiendra heureusement son rang au-delà des espérances. Sur la réserve pendant le premier acte, il conserve toute la densité de son timbre et sa finesse d’élocution, avant de lancer des aigus de plus en plus confiants par la suite.

La qualité générale de la distribution russe aide considérablement à faire passer au second plan la question de l’absence de mise en scène. La Wagnérie du Mariinsky brille par l’exemplarité de ses chanteurs mais également par la noble tenue de l’orchestre : des délicats solos de trompette aux tutti fracassants, les cuivres métalliques resplendissent et donnent aux élans romantiques du Crépuscule des allures d’épopée slave. Dans les bois, la pureté de l’intonation est admirable : le timbre du pupitre se concentre autour d’une flûte solo fédératrice mais les individualités ne sont pas mises de côté pour autant. Le hautbois, la clarinette et la clarinette basse apporteront leurs couleurs singulières à des leitmotive soigneusement dessinés.

L’excellence des vents ne masque pas totalement de faibles cordes qui ne sont pas flattées par la direction de Valery Gergiev. Le maestro est inégalable quand il s’agit de peindre une fresque en un seul geste. Les scènes du Crépuscule se succèdent avec une fluidité qui sert magnifiquement les infinies mélodies wagnériennes et tient le spectateur en haleine. Lancé sur le gros œuvre, le geste de Gergiev est cependant avare en finitions, escamotant régulièrement les attaques des leitmotive, brouillant la cohésion des pupitres. En outre, le chef russe cherche trop systématiquement à baisser le volume des cordes pour laisser passer les voix, ce qui fragilise considérablement les musiciens, déjà en effectifs relativement réduits. Les six contrebasses paraîtront à cet égard un socle parfois trop mince pour y bâtir un Ring.

Le souffle du maestro suffit cependant à porter l’ensemble sans encombre jusqu’au fantastique brasier final. Au-delà du Crépuscule, si l’on considère l’ensemble des dix-huit heures épiques proposées par la Philharmonie, les accrocs du soir et les limites de la version de concert seront bientôt de l’histoire ancienne : pour les participants à cette mémorable campagne russo-wagnérienne, la flamme du Ring risque de longtemps palpiter sous la cendre.

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