Les applaudissements qu'un orchestre adresse à un chef à l'issue d'un concert ne sont jamais anodins. En ce mercredi soir à la Philharmonie, voir l'Orchestre de Paris rester assis pour saluer François-Xavier Roth, même si le geste est plus cordial que follement enthousiaste, en dit long. Le maestro partait avec la faveur de tous les pronostics quand la question de la succession de Harding au poste de directeur musical de l'ensemble s'est posée la saison dernière : officiellement nommé « artiste associé » de la Philharmonie, proche du puissant président Laurent Bayle, chef français de réputation internationale, Roth semblait alors l’homme de la situation. Mais le maître des Siècles ne s’était pas présenté au pupitre de l’Orchestre de Paris depuis plus d’une décennie. Une invitation l’an dernier n’a pas suffi à combler un manque rédhibitoire pour une telle nomination...

François-Xavier Roth © Holger Talinski
François-Xavier Roth
© Holger Talinski

Où en seront les deux parties après cette semaine ? Il est trop tôt pour se prononcer mais la belle alchimie de Petrouchka en clôture du concert restera dans les mémoires. L’œuvre de Stravinsky convient particulièrement aux qualités de la formation comme du chef et cela se voit ce soir : Roth trouve ce juste milieu délicat entre battue nette et geste inspiré, guidant les musiciens dans les mesures changeantes tout en les laissant libres de s’exprimer dans les nombreux solos. L’orchestre répond en plaçant sa pléiade de forts caractères au service des personnages du ballet russe : la clarinette basse autoritaire de Philippe-Olivier Devaux, le xylophone chaplinesque et virtuose d’Éric Sammut, le basson joueur de Giorgio Mandolesi donnent parfaitement corps aux scènes burlesques de Petrouchka.

Même si l’ensemble paraît parfois plus prudent que totalement libéré, le contrepoint clair permet de profiter au mieux des détails de la partition. Bien des éléments seraient encore à noter dans la revue d’effectif stravinskien. On se contentera de saluer l’apport de Christophe Henry, remarquable pianiste qui s’intègre au pupitre des percussions avec une évidence rare, et le nouveau trompette solo, Célestin Guérin, dont le phrasé élégant et lumineux répond idéalement à la flûte.

C’est justement la flûte (excellent et toujours subtil Vicens Prats) qui a ouvert la soirée, un peu plus tôt, dans la Passacaglia de Webern. L’inhabituelle minute de silence donnée avant de commencer a-t-elle perturbé les interprètes ? Toujours est-il qu’après cet hommage à la cantatrice Jessye Norman récemment décédée, le chef et l’orchestre mettent du temps avant de trouver le sens d’un discours commun. Après un thème et des pizzicati prometteurs dans leur texture veloutée, les variations deviennent vite excessivement touffues. Si méticuleux habituellement dans la gestion des plans sonores, Roth délaisse les équilibres complexes de l’ouvrage mais accompagne avec justesse les progressions au long cours, soulignant les climax puissants.

Lise Davidsen © Ray Burmiston
Lise Davidsen
© Ray Burmiston

Les Quatre derniers lieder de Strauss restent ensuite entre deux eaux, la machine orchestrale manquant de souplesse, d’homogénéité et d’intensité – notamment dans les cordes – pour répondre à la soprano. L’attention se reporte logiquement sur la voix. La jeune mais déjà mondialement acclamée Lise Davidsen est une découverte pour l'Orchestre de Paris comme pour la plupart des spectateurs qui sortiront conquis : la facilité déconcertante du souffle, la chaleur fondante du timbre, la puissance aisée des aigus et l'intonation exemplaire de la ligne sont autant de qualités rarement combinées dans un seul gosier. Quel dommage en revanche que la voix enfle et désenfle dans des proportions inconsidérées et que les consonnes soient constamment escamotées ! La tendance s’atténue heureusement au fil des lieder et les courbes difficiles de « Beim Schlafengehen » sont magnifiquement sculptées.

Se joignant au public pour applaudir la chanteuse, François-Xavier Roth et l’Orchestre de Paris restent en retrait. Ils retrouveront ensemble le feu des projecteurs et la musique de Strauss (Une vie de héros) le 20 mai 2020, une date qui pourrait être déterminante dans la série à suspense de la Philharmonie.

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