Marie-Ange Nguci n'est même pas encore assise qu'elle se lance dans les Kreisleriana de Schumann qui referment le récital qu'elle donne, en cette après-midi de dimanche, dans l'Auditorium de la Maison de la radio et de la musique. Elle les attrape au vol, comme si la musique avait déjà commencé depuis longtemps, dans la tête de cette forte en thème qui sait s'abandonner dans un jeu dont l'immédiateté ne cesse d'intéresser. La musicienne n'accélère pas progressivement la première mesure, ce que font tant de pianistes bien que Schumann ne l'ait pas écrit. La pianiste fonce droit devant elle, mais pas d'une façon rigide, ni d'ailleurs non plus d'une façon toujours très tenue sur le plan rythmique. C'est comme si trop d'idées et de sentiments lui passaient par la tête, dans le moment même qu'elle donne une réalité sonore à ce texte fuligineux de Schumann qui répond si bien à Gaspard de la nuit de Ravel, donné en première partie, et Aux cyprès de la Villa d'Este (Thrénodie n° 1) joué en ouverture de la seconde.

Marie-Ange Nguci est une pianiste étonnante qui pulvérise cette idée qui voudrait qu'une sorte de style international impersonnel s'impose chez les jeunes pianistes de notre époque. Elle déploie tout au contraire un jeu qui dérange l'auditeur campé sur ses certitudes, parfois fondées sur l'image qu'il se fait des œuvres plus que par les œuvres elles-mêmes. Celles-ci sont comme la série Les Meules de Monet peintes à différentes heures du jour : immuables, derrière leurs couleurs, reflets et ombres qui les font tant changer et les rendent vivantes. Alors ces Kreisleriana brûlantes, plutôt portées vers des tempos rapides, parfois marquées par une effusion, une sentimentalité tout à fait admissibles chez Schumann, mais aussi par la mise en valeur de petites choses qui ne demandent qu'à rester dans l'ombre de la main gauche, sont moins la succession de pièces fulgurantes ou introspectives qu'une œuvre grouillante, sombre, traversée de zébrures, de bruits, de replis soudains, instable.
Se pose alors la question de l'interprétation et surtout de l'interprète. Doit-il être cette vitre transparente à l’œuvre ou être un miroir, quitte à ce qu'il soit un peu déformant ? Nguci réussit en quelque sorte la quadrature du cercle et ses petits excès, sa pédale traînante, ses quelques petites fautes ne sont rien face à ce grand moment de musique romantique qu'elle nous livre après des Jeux d'eau de la Villa d'Este si évocateurs et fluides.
Le récital avait commence avec la Fantaisie op. 77 de Beethoven, composée juste trente ans avant l'opus 16 que Schumann a dédié à Chopin. Elle aussi est très bizarre, improvisation qui semble partir dans tous les sens, alternant virtuosité et sentiment au sein d'un geste instrumental qui libère forme et piano des carcans. Nguci y aurait mis un peu moins de pédale et privilégié un jeu plus clair et plus bondissant qu'on ne le lui aurait pas reproché. Comme d'ailleurs en fin de première partie dans l'Introduction et Rondeau en mi bémol majeur op. 16 où le jeune Chopin fait la roue comme un paon en montrant lui ses doigts étincelants. L’œuvre, si rarement jouée, commence, comme la fantaisie de Beethoven, par une introduction mystérieuse et, comme celle de son illustre devancier, déploie ensuite un virtuosité libératrice. Seulement voilà, celle de Chopin est d'essence vocale, demande un jeu perlé, une diction chantant avec éloquence des voyelles et des consonnes, un piano cristallin. Nguci passe à côté, malgré une virtuosité remarquable.
Se fait jour aussi que cette pianiste est, au fond, assez indifférente à la spécificité sonore de chaque compositeur. Elle va le montrer dans un Gaspard de la nuit qui va nous intriguer par son manque de noirceur et d'ambiguïté dans « Ondine » dont le chant à la main gauche ne sort pas, dans « Le Gibet » dont le glas se balade inconstant, au-dessus de la monotonie harmonique qui le signe. « Scarbo » enfin manque de tension, d'éclats et de dramaturgie, de ces arrière-pensées qui manquent parfois à Marie-Ange Nguci, interprète qui jamais ne nous laisse au bord de la route.


















