Les musiciens de l'Orchestre philharmonique de Strasbourg, rose à la boutonnière, reviennent sur scène ce 30 juin après trois mois de silence forcé. Contraintes sanitaires naturellement respectées, ils donnent un programme dense et d'une extrême diversité. Programme inhabituel mais assurément maîtrisé associant Freddie Mercury à Debussy, Ives, Copland, Takemitsu et Debussy mais aussi à Haydn, Beethoven, Dvořák.

Charlotte Juillard joue la <i>Romance</i> de Dvořák © Nicolas Rosès
Charlotte Juillard joue la Romance de Dvořák
© Nicolas Rosès

En ouverture, Fanfare for the Common Man d'Aaron Copland célèbre l'engagement individuel servant une grande cause. Des percussions fournies, énergiques accompagnent un magistral coup de gong, la salle entière vibrant de son long écho. Les cuivres se joignent aux percussionnistes pour une sonnerie dépouillée, quasi militaire, à la ligne singulière soulignée par les timbales. La puissance des instruments, la réitération du thème rendu solennel et angoissant, envoûtent. Toutefois, les cuivres placés à l'avant-scène ne bénéficient pas de toute la résonance que pourrait offrir une position plus reculée. La Symphonie n°4 en ré majeur de Joseph Haydn est enlevée avec une belle prestance, notamment au finale, par les cordes avec le concours du cor et du basson. La sonorité est un peu diffuse en raison de l'espacement sanitaire et du nombre nécessairement réduit de musiciens. Toutefois, une formation symphonique de l'OPS peut, enfin, retrouver ainsi sa place face à Marko Letonja, le chef à la gestique presque familière mais soigneusement ciselée, sans baguette.

Pierre-Michel Vigneau joue Debussy © Nicolas Rosès
Pierre-Michel Vigneau joue Debussy
© Nicolas Rosès

La soirée s'ouvre encore à des groupements instrumentaux assez peu courants : bois et cors avec le Rondino pour octuor à vent, op.103 de Beethoven ; quintette de cordes associé aux vents, percussions et piano dans Rain Coming de Toru Takemitsu ; orchestre de violoncelles pour la Bohemian Rhapsodie de Freddie Mercury – Queen. L'octuor de vents livre un Rondino de Beethoven plein de sensibilité avec sa charmante forme mélodique. Nuances soignées, transitions impeccables et jeu des cors séduisant, particulièrement dans la subtile coda. L'univers de Rain Coming de Takemitsu est somptueux et dépaysant. Flûte et hautbois invitent, dès les premières notes, à y pénétrer. En même temps, les sons cristallins du vibraphone font entendre comme des gouttes de pluie venant heurter ses lames. L'orchestre se fond avec poésie dans les formes ondulantes traversées de beaux traits de cuivres, la trompette en particulier. Les dissonances, loin de gêner l'écoute, donnent le sentiment qu'un puissant lien s'établit entre musiciens à la commune passion. Le programme riche et ouvert, fait encore un pas vers la diversité des genres, proposant une Rhapsodie Bohémienne du répertoire de Queen arrangée pour huit violoncelles. La mélodie est émouvante tant par sa ligne que par les souvenirs qu'elle éveille. Couvrant une palette sonore chatoyante et généreuse, chaque violoncelliste enchaîne l'une des reprises du thème, soutenu par la vivacité des autres instrumentistes. Nuances et variations, renouvellent sans cesse l'attrait et le pouvoir émotif de la pièce.

Deux solistes de talent recueillent les faveurs particulières du public : Pierre-Michel Vigneau, harpe, Charlotte Juillard, violon. Dans les Danses sacrée et profane de Debussy, Pierre-Michel Vigneau, soliste de l'orchestre, fait sonner des accords arpégés avec clarté et fluidité, plongeant la salle dans un monde enchanteur. La Danse Sacrée, après une brève introduction inspirée et expressive des cordes, permet à la harpe d'emmener brillamment l'ensemble dans un monde poétique avec une belle complicité du chef. Sonorité, tempo, nuances, virtuosité enthousiasment l'auditoire. La Danse Profane confie à l'orchestre un thème dansant rythmé par le ressac d'une onde (la composition est contemporaine de La Mer) tandis que la harpe de Pierre-Michel Vigneau ornemente cette partie avec une légèreté, une subtilité arachnéennes. Son inspiration, son talent s'expriment encore une fois dans la Troisième Gnossienne de Satie offerte en bis.

L'OPS joue <i>The unanswered question</i> de Charles Ives © Nicolas Rosès
L'OPS joue The unanswered question de Charles Ives
© Nicolas Rosès

Charlotte Juillard, Premier Violon, super-soliste de l'OPS, interprète la Romance pour violon et orchestre en fa mineur de Dvořák. Après une entrée orchestrale esquissant le thème avec charme, Charlotte Juillard répond à un bref et plaisant trait du hautbois. Son violon au timbre chaleureux touche immédiatement. La pureté du son, le legato, les attaques toujours nettes, ouvrent la voie, avec une constante justesse, à l'expression tantôt d'une profonde intimité, tantôt d'un élan passionné. Brio mais aussi apparente facilité impressionnent dans la montée vers l'aigu autant que dans le vibrant registre grave, les doubles cordes ou les ornements. En bis, Charlotte Juillard appelle, à ses côtés, délicate attention, deux musiciens de l'orchestre pour un extrait de la Sérénade pour trio à cordes de Dohnányi enlevé avec éclat.

Clôturant la soirée, The Unanswered question de Charles Ives, dernière évocation de l'actualité, plonge la salle dans un monde déchiré présenté en trois plans sonores étagés dans l'espace de la salle : cordes constituant une sorte de basse continue tout aussi structurante qu'inquiétante, bois illustrant de violents désordres et, hors-scène, trompette lançant de sombres avertissements. Interprétation dramatique et convaincante qui n'empêche pas, cependant, le public de reprendre goût à la vie, en particulier artistique, à l'issue de cet étonnant et beau concert.

****1