La pluie redouble sur la Philharmonie de Paris alors que les spectateurs désertent le bâtiment, mais à vrai dire ce décor sombre est parfait. L’Orchestre de Paris vient d’interpréter un programme triplement shakespearien avec une quantité de décès (fictifs) difficilement dénombrable : l’ouverture-fantaisie Roméo et Juliette de Tchaïkovski précédait la Première Suite de Prokofiev tirée du ballet du même nom et les Danses symphoniques de West Side Story qui transpose les amants de Vérone à New York… avec, au milieu de ce jeu de massacre, l’Adagio pour cordes de Barber pour garantir un enterrement de première classe. Il valait mieux avoir prévu les mouchoirs !

Le plus émouvant restera la première partie, avec un Riccardo Chailly parfait en maître de cérémonie. Grand chef de théâtre, le maestro italien organise le drame en trouvant la juste distance avec l’orchestre, tantôt surplombant l’ensemble d’une battue ronde qui laisse tourner la machine symphonique, tantôt mettant les mains dans le cambouis des équilibres, de l’articulation des motifs et de l’orientation des phrasés. Dans Tchaïkovski, c’est une réussite totale, les musiciens faisant ressortir le texte avec éloquence : le choral initial des bois, impeccable d’homogénéité, est entonné avec un mélange de transparence et de gravité qui ouvre idéalement l’intrigue ; le thème amoureux plus loin est bouleversant de tendresse et les épisodes conflictuels sont rendus avec toute la violence requise, mais non sans subtilité – jamais le volume n’est excessif ou mal dosé. Lorsque la dernière note s’éteint, la baguette de Chailly et les archets des cordes faisant tomber le rideau à l’unisson, on se dit que tout est réuni pour une soirée d’anthologie.
La Première Suite op. 64 bis de Prokofiev donnée ensuite s’achèvera à un même très haut niveau d’interprétation : la scène du balcon est idyllique, le grand chant des violoncelles fait effleurer les étoiles, Chailly osant parfois des effets rubato étonnamment sucrés mais très réussis. Quant au duel précédant la mort de Tybalt, il est incarné idéalement par un bataillon de violons déterminés à faire un sort à leur terrible trait de virtuosité, le couteau entre les dents.

Reste çà et là quelques regrets toutefois : la première moitié de la Suite n’aura pas échappé à l’anecdotique. Prokofiev y juxtapose des pages qui ne sont pas les plus intéressantes de son ouvrage, musicalement comme dramatiquement parlant. Au lieu de la « Danse populaire » alternant le décoratif et le pompeux avec cette grâce propre aux années 1930, au lieu de la « Scène » tout à fait secondaire qui s’ensuit, pourquoi Chailly n’a-t-il pas plutôt recomposé sa propre Suite du ballet à partir des divers montages agencés par le compositeur, comme le font aujourd’hui tant de chefs avec succès ? C’est toujours plaisant de voir les musiciens échanger des sourires en plaçant un coup de tambour de basque ou un pizzicato, mais du côté du public, on ronge son frein en attendant que les héros entrent en scène – d’autant que ni Chailly ni l’orchestre n’interprètent ces numéros avec une précision et un investissement qui balaieraient toute réserve.
L’Adagio de Barber installe une tout autre ambiance après l’entracte. Chailly se plonge à corps perdu dans ce thrène en parlant le langage des archets, tirant des pupitres une densité sonore admirable – les premiers violons, notamment, y trouvent un grain homogène qu’on ne leur a pas toujours connu. Puis les Danses symphoniques de West Side Story en guise de bouquet final. Ici le maestro se montre moins à son aise, ses larges gestes circulaires ne semblant pas les plus adaptés à une musique anguleuse, qui nécessite régulièrement une mesure carrée et souple à la fois (dans les irrégularités du « Scherzo », dans la vivacité du « Mambo »…). L’œuvre de Bernstein et l'esprit fédérateur de Chailly font toutefois leur effet, les musiciens s’emparent de la pulsation sans broncher, vocifèrent le « Mambo » avec une jubilation contagieuse, cuivres et percussion triomphent avec une classe toute américaine…

Tout est bien qui finit bien ? On est pris d’un doute quand tout s’arrête après la violente dispute du « Rumble » ; mais Chailly et l’Orchestre de Paris reprendront le fil du drame après les saluts, jouant le « Finale » funèbre comme un bis. Ouf : voilà une belle mort qui aurait manqué à la collection de la soirée.





















