Contrairement à ce qu’on aurait pu craindre, les températures négatives et la belle couche de neige qui semblent avoir paralysé la circulation n’ont pas empêché les mélomanes de se presser en nombre au Palais des Beaux-Arts pour entendre Sol Gabetta, l’une des artistes-phares de cette saison de Bozar où elle se produira à quatre reprises. L’intérêt de cette soirée était non seulement d’entendre pour la première fois la violoncelliste dans un récital de musique de chambre avec piano dans la maison bruxelloise, mais aussi dans le choix de son partenaire : le pianofortiste Kristian Bezuidenhout.

La belle surprise, c’est que trône sur la scène de la grande salle Henry Le Bœuf certes un Steinway, mais pas celui qu’on s’attendait à y trouver. En effet, le musicien australien a jeté son dévolu sur un superbe instrument de 1875 en bois de rose d’un beau marron clair – ce qui nous change du noir uniforme des pianos actuels – et aux pieds courbés superbement ornés. Comme on va pouvoir le constater dès les trois Fantasiestücke op. 73 de Robert Schumann qui ouvrent cette soirée consacrée au romantisme allemand, nous avons affaire ici à un instrument au timbre clair et à la sonorité légèrement percussive, nettement moins puissant que ses successeurs modernes.
Ceci a pour conséquence que l’excellent pianiste n’a pas ici de raison de se restreindre de peur de couvrir sa partenaire et que, d’un bout à l’autre de ce récital, l’équilibre sonore violoncelle-piano relève de l’évidence. Sol Gabetta se montre elle aussi remarquable. Voici une artiste chez qui tout semble couler de source et qui aborde la musique avec naturel et aisance, mais surtout avec un vrai don de poésie qui fait que c’est à peine si on songe à relever la technique absolument impeccable de la violoncelliste tant sur le plan de la justesse que du phrasé, de la dynamique ou du vibrato agréablement varié.
Avec la Deuxième Sonate op. 99 de Johannes Brahms, on passe à un sommet du romantisme. À nouveau, le choix de l’instrument fait que l'écriture pianistique dense du compositeur hambourgeois s’en trouve automatiquement dégraissée et qu’il y a toujours de l’air entre les notes. Dès l’« Allegro vivace » introductif, on apprécie le beau lyrisme et le geste ample de Sol Gabetta sans parler de sa sonore corde de do à vide. Dans l’« Adagio affettuoso », les pizzicati ne résonnent pas comme les coups de boutoir que fait entendre Casals dans son célèbre enregistrement de 1936 avec Horszowski au piano, mais la violoncelliste argentine allie merveilleusement poésie et naturel dans l’épisode central alors que le poids des accords du pianiste est toujours parfait. Les deux derniers mouvements – dont un « Scherzo » justement passionné – confirment ce bel alliage de la tranquille maîtrise du pianiste et du caractère plus extraverti et ardent de la violoncelliste.
C’est avec une pièce moins connue, la trop négligée Deuxième Sonate op. 58 de Felix Mendelssohn, que cet excellent duo conclut la soirée. Dès l’entame de l’œuvre, on apprécie le sens de la cantilène et les beaux phrasés de Sol Gabetta, alors que Kristian Bezuidenhout maîtrise avec beaucoup de finesse et un subtil emploi de la pédale l’exigeante partie de piano. On sait que le compositeur maîtrisait l’art du scherzo comme personne, et dans l’« Allegretto scherzando » les deux protagonistes s’en donnent à coeur joie. Tout ici est vif, entraînant, plein de fantaisie avec un Bezuidenhout imperturbable dans ses notes finement piquées et une Gabetta vif-argent.
L'« Adagio » qui suit voit l'introduction au piano superbement préparer le terrain pour l’entrée du violoncelle où Sol Gabetta émeut par sa pudique simplicité dans un touchant récitatif. Le finale exige beaucoup de virtuosité de la part des deux instrumentistes qui relèvent le défi sans jamais se départir d’un côté à la fois pétillant et ludique. Chaleureusement applaudis par une assistance ravie, les interprètes accorderont un beau bis sous la forme de l’Étude op. 25 n° 7 de Chopin telle que transcrite pour violoncelle et piano par Glazounov, mettant ainsi fin à une très belle soirée.

