Dans la galaxie du piano français, Jean-Marc Luisada occupe – et cultive – depuis toujours une place à part, qui lui vaut l'admiration d'un public très cosmopolite et d'âges très divers, si l'on en juge par la fréquentation de la Salle Gaveau en ce jeudi soir. Comme à chacun de ses rendez-vous annuels rue La Boétie, le pianiste a composé son programme comme un chef étoilé le ferait de son menu, sans nécessairement choisir les œuvres les plus immédiatement accessibles des compositeurs qu'il aligne. Ouvrir la soirée par la Sonate D.537 d'un Schubert de dix-neuf ans qui se cherche encore relèverait du défi pour tout autre que Luisada qui installe immédiatement un ton, un son charnu – charnel même – et une narration qui prend le temps de s'affirmer sans hâte ni fioriture.

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Jean-Marc Luisada © Jen-Pin Lin
Jean-Marc Luisada
© Jen-Pin Lin

Quelque chose d'austère, un peu comme le dernier Arrau, nous saisit dans un premier mouvement plus « non troppo » qu'« Allegro », et l'on découvre, par tel accent, telle modulation inattendue à la main gauche, tel emportement soudain, comme l'âme secrète de Schubert. Dans l'« Allegretto quasi andantino » qui suit, le pianiste propose une ballade mélancolique, ombrageuse. Puis il aborde le finale en exacerbant les contrastes, les déflagrations soudaines qui surgissent d'un long fleuve intranquille. Comme souvent chez le Viennois, on a l'étrange sentiment d'une conclusion impossible, comme un ressassement obsessionnel.

Luisada enchaîne avec le premier des Quatre Impromptus D.935 composés 11 ans plus tard, et c'est comme le prolongement naturel de la sonate qu'on vient d'entendre, comme une épure de la douleur qui ne fait plus qu'affleurer au lieu de jaillir sous la tendresse d'une mélodie toute simple, prise et reprise en de multiples irisations. Le Moment musical op. 94 n° 2 n'offre ensuite guère plus de lumière. C'est en revanche dans les trois pièces qu'il a sélectionnées de l'opus 118 de Brahms que Jean-Marc Luisada va libérer la puissance d'un jeu qui sculpte le piano, qui ose une pleine éloquence, avec une gourmandise sonore qui vient éclairer la fin de cette première partie de récital.

L'association de Fauré et Chopin dans la deuxième partie paraît évidente à qui sait le tribut que le natif de Pamiers a payé au Polonais avec ses treize Nocturnes. Un murmure s'élève de la salle lorsque le pianiste entame la Pavane de Fauré, un tube connu de tous dans sa version chantée ou orchestrale, mais beaucoup plus rare dans cette version pour piano seul qui lui est postérieure. Luisada s'en délecte, osant quelques rubatos du meilleur effet. Le Nocturne n° 7 est une sorte de vaste ballade inspirée par les paysages que Fauré avait visités en Angleterre et au Pays de Galles en 1898, un parcours énigmatique entre battements de cœur et sonneries lointaines de cloches, avec de brèves réminiscences de Chopin. Le pianiste n'en reste pas au pastel, mais il colore à fresque un piano plus voluptueux que jamais.

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La fin du programme ne fera que confirmer les dilections anciennes de Luisada pour Chopin où, du plus loin qu'il nous en souvienne, il a toujours posé un discours fuyant l'effet et l'épate. La Berceuse s'abreuve aux sources d'une mélancolie qui nous submerge, et s'enchaîne au Scherzo n° 3 dont Luisada bannit toute virtuosité ostentatoire pour assumer un flux poétique d'une grande subtilité. On aimerait plus d'allant, de simple joie dans les deux valses qui suivent. Mais c'est aussi pour ses partis pris singuliers qu'on aime ce pianiste. Il va encore régaler son public de quelques bis, en particulier de fabuleux « Poissons d'or » de Debussy. Vivement un prochain récital autour du compositeur des Images ?

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