Les récitals de 18 h 30 à l'Abbaye de Silvacane sont sans entracte, cependant Adam Laloum prend une petite pause après la Waldstein : la Sonate en ut mineur D 958 de Schubert l'attend de pied ferme. Parlons-en de la sonate de Beethoven : fut un temps, on l'appelait « Aurore » et pas du nom de son dédicataire qui sonne comme un coup de trique. Et en ce temps-là, les pianistes la voyaient comme une grande étude de sonorité, quasi orchestrale, dans laquelle le compositeur pousse la résonance de l'instrument à saturation. Mais ils donnaient au début du premier mouvement tout son mystère, en le faisant sourdre comme le soleil se lève dans la brume et ils éclairaient la transition du bref second mouvement au « finale » caracolant avec un art consommé du suspens sonore et expressif. Adam Laloum aux commandes d'un piano plantureux, aux graves puissants, aux médiums directs, dans cette acoustique généreuse joue plutôt « Waldstein » qu' « Aurore » : son ancrage dans le clavier est plus robuste et articulé que fluide et vif-argent. Le voudrait-il, qu'il éprouverait les plus grandes difficultés à y parvenir. Cette sonate aime les pianos aux claviers légers, aux réactions fulgurantes, à la sonorité longue...

© Christophe Gremiot
© Christophe Gremiot

On aura préféré la Sonate « Pathétique » qui ouvrait le récital : accents puissants, expression farouche d'un premier mouvement haletant, poésie toute simple du mouvement lent, « finale » conquérant, dramatique, emporté par un pianiste dont la frêle silhouette ne peut faire imaginer la puissance sans aucune dureté qu'il tire de son Steinway de concert.

Le voici revenu de sa petite pause : la Sonate en ut mineur de Schubert est la plus beethovénienne du compositeur. Son élan déterminé, la grandeur épique de son premier mouvement ne se laissent pas dominer sans regimber, mais Laloum investit ce texte difficile, fait rugir le piano, poussant l'œuvre vers son côté le plus sombre, le plus noir. C'est magnifique et d'une dramaturgie qui tranche avec l'apaisement de l' « Adagio » : il chemine sans heurt avec une intensité si dissemblable des mouvements lents des deux autres « dernières » sonates du compositeur. Vient le « Finale », Laloum cherche au fond de lui les ressources physiques pour dompter ce cheval au galop qui envoie plus d'un pianiste dans le fossé : le rythme incessant, les relances épuisantes, la grandeur épique de ce mouvement quasi symphonique sont tenus, portés à l'incandescence. Triomphe. Il est temps de rejoindre le parc de Florans. Le soleil se couche : l'aurore sera pour demain.