Pour le dernier spectacle de sa saison lyrique, l’Opéra Orchestre Normandie Rouen accueille l’un des opéras de jeunesse de Haendel, créé à l’occasion de ses années italiennes pour le carnaval de Venise de 1709 : Agrippina. Plus de soixante ans après Monteverdi (Le Couronnement de Poppée), le compositeur saxon s'empare ici des intrigues de la fin de la dynastie fondatrice des julio-claudiens, cadre idéal en effet pour illustrer la petitesse de la condition humaine. Mais le baroque est-il toujours actualisable ? La proposition de la production rouennaise, reprise de la mise en scène originale de Robert Carsen créée au Theater an der Wien en 2016, invite à répondre par l'affirmative.

Si l’histoire romaine, choisie par le Cardinal Grimani qui rédige le livret, fournit la trame narrative, l’Antiquité n’est qu’indirectement incarnée visuellement dans cette production : les décors et les costumes sont au contraire bien ancrés dans la contemporanéité, à l’aide de stéréotypes. Ainsi, c'est le Palazzo della Civiltà Italiana, construit à la fin des années 1930, qui vient s’imposer comme décor principal, marquant un ancrage fasciste et un monumentalisme clair sur trois murs. Tout au plus quelques statues de marbre blanc apparaissent en arrière-fond, complétées de projections vidéo fixant le jour, la nuit, la proximité ou l’éloignement du cœur de la cité.
Le palais est orné de drapeaux italiens marqué de l’aigle et d’un SPQR totalitaires. La propagande d’état bat son plein avec une SPQR télé manipulatrice, rapportant les discours et les réalités imposés par les chefs. Même principe pour les costumes : le personnage de Claude en particulier ressemble tantôt au général fasciste Mussolini, tantôt au mafieux homme à femme Berlusconi, mélangeant autoritarisme et luxure. Les stéréotypes ne se limitent d’ailleurs pas au visuel puisqu’on entend furtivement une citation de Fratelli d’Italia au clavecin à l’amorce d’un récitatif…

Le plateau vocal est remarquablement équilibré. Pourtant Anna Bonitatitus (Agrippine) avait été annoncée souffrante – mais tout de même présente – avant le spectacle. Toute de cuir vêtue, cette dernière surfe sur la fake news de la mort de son empereur de mari pour essayer de caser son nigaud de fiston, ce dernier trainant en pyjama rayé et zappant compulsivement avant de décider de s’abrutir devant le football. Si on aurait pu sans doute attendre davantage de puissance de la part de la soprano, son jeu scénique est parfaitement rôdé, notamment les passages avec Paul Figuier (Narcisse) et Michael Mofidian (Pallas) qui forment une belle paire, à l’aise vocalement – malgré des stripteases quasi intégraux. Les vocalises deviennent volontairement des cris libidineux et les voix, loin de s’opposer par la tessiture, s’alignent pour faire sens : così fan tutti…

De son côté, Eleonora Bellocci (Poppée) évolue bien au fil de l'ouvrage, renforçant ses aigus au fur et à mesure qu’elle sort du piège d’Agrippine. Matthew Brook (Claude) est à part avec sa voix de baryton-basse, très théâtral et imposant. Les deux contre-ténors ne sont pas en reste : dans le rôle d'un Néron discret et maltraité par sa mère, Jake Arditti, très habile en matière d'ornementation, semble se réserver pour le dernier acte, alors que Paul-Antoine Bénos-Djian (Othon) adopte un volume assez homogène durant l’ensemble de l’œuvre, comme pour mieux marquer la valeur morale constante de son personnage. Si l’articulation avec l’orchestre est assez variable et que les basses manquent généralement un peu de consistance, la direction de David Bates à la tête de l'Orchestre de l'Opéra Normandie Rouen est dynamique et attentive.

Le rendu est volontairement caricatural, pour être plus efficace et humoristique, sans s’attarder sur des intertextualités trop érudites. La farce se termine toutefois par une douche froide radicale : sur le noir de fin, seul résonne le rire sardonique de Néron, alors qu’Agrippine est assassinée. Et l'on songe à l’éditorial de Loïc Lachenal, directeur de l'institution normande, pour la prochaine saison de la maison : « l’opéra ne propose pas de solution. Mais il met à nu nos vertiges ».





















