Tchaïkovski par l’Orchestre Philharmonique de Leningrad, Bartók par l’Orchestre du Festival de Budapest : voilà quelques d’associations qui ont marqué l’histoire du disque, confortant la croyance selon laquelle les musiciens du pays natal d’un compositeur révèleraient une musique qu’ils portent dans leur ADN. Si la venue de l’Orchestre symphonique de la radio de Prague à La Seine Musicale suscitait ainsi beaucoup d’espoir dans Dvořák, le concert aura finalement rappelé l’importance cruciale du chef d’orchestre (Evgueni Mravinski et Iván Fischer pour les exemples cités) dans la construction de ces miracles interprétatifs. Ce soir, Alevtina Ioffe ne réussira pas à libérer les élans slaves d’un programme constitué d’œuvres efficaces garantissant un succès public.
L'ouverture de La Nuit de mai de Rimski-Korsakov donne le ton : la gestique anguleuse parfois complexe de la cheffe russe y marque résolument chaque temps, transformant en marche une page poétique dont l’éventail de nuances et les scintillements pastoraux disparaissent. Si la position des temps est claire, les lignes mélodiques peinent à exister sous cette battue certes volontaire et investie mais n’esquissant jamais le moindre geste pour ne serait-ce que les suggérer.
À l'autre bout du programme, la Symphonie n° 8 du compositeur tchèque commencera nettement mieux, notamment grâce au dosage des plans sonores qui permet aux trombones de soutenir discrètement mais sûrement le chant des violoncelles, clarinettes, cor et basson dont les timbres fusionnent inextricablement.
Mais dès que la mécanique du mouvement se dessine, la cheffe retombe dans les travers montrés dans Rimski-Korsakov. Sa rigueur martiale se double d’un raidissement dès que le volume sonore enfle et que le tempo accélère. Alevtina Ioffe va jusqu’à diriger certains passages du poing à la main gauche, pendant que la main droite continue de matraquer les temps avec la baguette. Fort logiquement, le finale ne versera pas dans la subtilité, sans que cela rende la partition désagréable pour autant. Cet « Allegro ma non troppo » bénéficie d’ailleurs enfin de davantage de conduite, avec des passages de relais, des fondus et de véritables nuances piano, comme si l’orchestre s’était enfin affranchi du carcan autoritaire.
Entretemps, les deux mouvements intermédiaires avaient déjà gagné en souplesse grâce à une donnée simple : Alevtina Ioffe y adopte le plus souvent une battue à la mesure et un geste plus arrondi, permettant de respirer davantage. La qualité de son de l’ensemble y gagne immédiatement, avec aux cordes quelques moments homogènes prenants pendant l’« Adagio ». Seulement, cette évolution ne compense pas l’absence des lignes, et si le génie dansant de Dvořák fait illusion au début du troisième mouvement, ce dernier finit par tourner en rond. Les musiciens doivent trouver des ressources imaginatives considérables pour donner de l’éloquence au discours. Seul un pupitre de clarinettes particulièrement inspiré et raffiné y parviendra.

Entre Rimski-Korsakov et Dvořák, les interprètes accueillaient le violoniste Timothy Chooi, lauréat de nombreux concours internationaux. L’occasion de compléter le panorama de la musique slave du XIXe siècle avec le Concerto de Tchaïkovski. Le jeune Canadien sait solliciter son magnifique Stradivarius, le « Dauphin » : le son dense, ample et puissant remplit aisément l’auditorium.
Rapidement cependant, on se lasse de la proposition : alors que l’orchestre est relégué loin au second plan, le musicien enchaine les phrases sans respirer, l’archet toujours en contact avec les cordes. Le discours musical n’est pas particulièrement passionnant, avec quelques sforzandos qui viennent renforcer l’intensité émotionnelle d’une note mais de manière un peu systématique, tandis qu’il faut attendre la fin du long premier mouvement avant d’entendre une nuance piano qui allège enfin la sonorité pleine et généreuse de l’instrument. Le musicien se fait parfois piéger par l’emballement des tempos rapides, au cours desquels la justesse ne suit pas toujours la perfection du jeu d’archet du violoniste.
Au retour de l’entracte, la Romance pour violon et orchestre de Dvořák permettait de faire d’une pierre deux coups, faisant à la fois office de bis avec orchestre et de transition vers la symphonie conclusive. Chooi réussit mieux à faire corps avec le lyrisme de la page, malgré un vibrato presque envahissant et ce manque de respiration entre les phrases et dans le son. L’orchestre, après un concerto assez raide dans la lignée de l’ouverture, assouplira son accompagnement sans pour autant libérer l’élan slave qu’on attendait ce soir.


