Dénoncer encore et encore l'horreur, les désastres de la guerre ! À cet impératif, le véritable drame musical proposé ce dimanche 18 octobre par la pianiste Aline Piboule, dans le cadre des Lisztomanias de Châteauroux, répond en empruntant deux voies. D'un côté l'expression des sentiments de paix, de sérénité, puissant antidote aux désirs belliqueux, cruels et mortifères, est confiée à Franz Liszt auquel le festival est consacré. Sa transcription du lied de Schubert Auf dem Wasser zu singen ainsi que sa « Bénédiction de Dieu dans la solitude » sont propres à éveiller ce désir de quiétude. Ces deux pièces laissent cependant béante la question du destin des victimes d'une fureur insensée. C'est pourquoi, d'un autre côté, la représentation dénonciatrice de leurs terribles épreuves vient puissamment s'inscrire dans deux autres œuvres au programme : les « Funérailles » de Liszt encore puis en clôture, la Sonate n° 15 « de guerre » d'Olivier Greif, compositeur décédé il y a tout juste vingt ans.

Aline Piboule aux Lisztomanias © Jean-Yves Clément
Aline Piboule aux Lisztomanias
© Jean-Yves Clément

L'interprétation des œuvres évoquant le bonheur et l'harmonie du monde ne conduit pas pour autant  Aline Piboule à y déployer un jeu parfaitement serein. Sans doute, dans la « Bénédiction de Dieu dans la solitude », le Moderato initial évoque-t-il une voix empreinte de piété, une attitude contemplative mais, dès le crescendo allant lentement couronner cette partie, la pianiste fait montre d'une puissance singulière avec, en particulier, des accords plaqués extrêmement énergiques. La valeur accordée aux élans d'un cœur désireux de paix, de bien, ne signifie nullement pour Aline Piboule indolence, faiblesse, abandon. Son interprétation est une démarche décidée, engagée, y compris dans les moments les plus contemplatifs et apparemment heureux. Dans l'Andante, ce parti s'affirme par un autre moyen : celui d'une fluidité du propos qui semble mener avec résolution vers le but que l'on poursuit. Aspirer à la réalisation d'un monde pacifié ne saurait seulement aboutir à quelque rêve éthéré, stérile. La dernière partie de l'œuvre ne dément pas ce sentiment de détermination, de puissance contenue mais réelle. La reprise du thème initial avec sa cadence conclusive pianissimo dévoile une fine sensibilité qui ne contredit cependant pas la portée essentielle des choix de l'interprète. Ces choix étaient déjà annoncés dans la pièce de Liszt ayant ouvert le récital, le lied de Schubert transcrit pour piano : Auf dem Wasser zu singen. Les fortissimos de la partition lisztienne au romantisme dépassant de beaucoup l'environnement poétique schubertien s'accordent parfaitement au message pacifique et fort, soutenu musicalement avec brio par l'interprète.

Alternant avec ces deux pièces d'un grand lyrisme romantique, antithèse accusatrice, sous les doigts d'Aline Piboule, du monstre effrayant de la violence meurtrière, les « Funérailles » de Liszt et la Sonate « de guerre » de Greif jettent une lumière crue sur le malheur infiniment douloureux des victimes. L'introduction des « Funérailles » avec une frappe extrêmement percussive provoque l'impression d'un déchaînement infernal. Toutefois, on ressent une certaine difficulté à se détacher suffisamment de ce moment de tumultueuse épouvante alors qu'est abordée, ensuite, la marche funèbre sotto voce. Il manque un peu de relief à la progression dramatique devant s'enclencher alors. L'impression dramatique est cependant largement rétablie dans l'interprétation du thème suivant, plein de tristesse, tandis que de superbes nuances, fortes et soignées, animent la dernière partie martiale.

Dans la Sonate « de guerre » d'Olivier Greif comme dans ce qui précède et peut-être plus encore, les graves et le medium du clavier d'Aline Piboule résonnent avec une portée remarquable, quelque chose d'un gong retentissant au loin et longtemps. D'une manière générale, le choc des plus grandes violences et le chant de la désolation sont rendus avec une expressivité tenant à un engagement total de la pianiste, de toute sa personne. Il ne s'agit pas, pour Olivier Greif comme pour Aline Piboule, de reproduire de manière prétendument réaliste le fracas de scènes de guerre. Les impressions de dérèglement, de démence universels sont assises sur des ressources proprement musicales : polytonalité, profusion des rythmes, des thèmes entrecroisés, dissonances. D'étranges emprunts apparaissent ici et là, occupant quelques mesures souvent identifiables comme celles d'une bribe de chanson, de valse, avec, en particulier, la répétition obsessionnelle du « Heidi, heido, heida » dévoyé par les troupes nazie. Mais dans ce chaos apparent, l'ensemble prend réellement sens. Se concluant ainsi, la prestation d'Aline Piboule ne cesse de solliciter intelligence, sensibilité, sens de la responsabilité en même temps qu'elle propose une vaste palette musicale riche d'émotions.

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