Le récital s'ouvre sur la Ballade n°2 en si mineur [S 171] de Liszt. Le tempo est mesuré, la forme d'expression méditative, de brefs silences ponctuent les phrases musicales. Arcadi Volodos plonge ainsi son public dans un monde musical où lui-même devient davantage médiateur qu'acteur. Il use de son instrument comme le peintre ou le sculpteur usent des leurs : il ne dévoile pas la vérité indubitable de l'œuvre ni même ses propres sentiments ; il donne seulement l'occasion et le temps aux auditeurs d'éprouver les leurs. Cette interprétation presque pédagogique, au meilleur sens du terme, repose pour une part essentielle sur un tempo relativement lent permettant à chacun de disposer, en quelque sorte, du temps nécessaire pour assimiler un monde énigmatique. Il en va ainsi du sourd grondement à l'attaque du morceau dans les graves : la ligne serpentine des croches sempre legato n'apparaît pas immédiatement angoissante. C'est donc à l'auditeur de s'interroger lui-même sur la question de savoir ce que cela peut signifier. La phrase jouée en même temps à la main droite n'installe pas davantage de climat clairement défini. Ce n'est ni l'obscurité du désespoir, ni la clarté de l'espoir. Ce flou si habilement entretenu ne rend donc pas encore certain le fatal dénouement.

Arcadi Volodos © Christophe Grémiot
© Christophe Grémiot

Maintenir ce régime demande au pianiste un immense travail dans lequel chaque détail de la partition doit constituer le point de rencontre de divers possibles ; ceci en recourant en particulier à des nuances finement étudiées ou à un rubato venant régulièrement retarder le dévoilement d'un sens défini. Toutefois, un contraste extrême s'établit dans les passages où le spectre de la Grande Faucheuse se précise et vient hanter l'imagination. De superbes et violents traits jaillissent, conférant au jeu une puissance expressive inouïe : vigoureux accords plaqués, gammes virtuoses, nuances d'une amplitude étonnante, impressionnent.

On trouve une dynamique analogue, tantôt volontairement indécise, tantôt enflammée, dans les œuvres programmées ensuite : de Franz Liszt, Saint François d'Assise, la prédication aux oiseaux et de Robert Schumann, La Marche extraite des Bunte Blätter opus 99, (11), puis, clôturant le programme, la Grande Humoresque en si bémol majeur, opus 20 de Schumann. La Prédication aux oiseaux met l'art consommé du contraste d'Arcadi Volodos au service d'une sorte de scène dialoguée aux interlocuteurs en rapport asymétrique. D'un côté, le "chant" des oiseaux, au début, n'est pas exactement l'imitation des trilles de quelque rossignol et moins encore un langage que se mettraient miraculeusement à parler les oiseaux. Il s'agit ici encore d'une vision distanciée dont l'interprète est un maître, ne faisant qu'évoquer ce que l'on appelle couramment le "chant des oiseaux", le clavier restant quant à lui plus musical qu'imitatif. L'art transcende le réel et cela ressort parfaitement sous les doigts du pianiste. Toutefois, d'un autre côté, la parole de Saint François apparaît beaucoup plus clairement, dans un registre plus grave, comme un discours humain articulé autour d'intentions, d'arguments avec quelque chose tenant un peu de l'opéra. Le débat supposé, ensuite, entre les oiseaux et le saint ne modifiera guère, à quelques inflexions près, ce rapport entre les deux : Saint François d'Assise, pleinement humain et inspiré, les oiseaux restant, par delà la fiction, extérieurs à l'humanité. Les aigus du clavier continuent de rappeler leur présence plus ou moins harmonieuse dans la scène, sans plus. L'habileté de l'interprète à rendre sensible cette différence entre l'homme et l'oiseau est d'autant plus remarquable que sans rompre le charme musical de l'histoire, il en évite les représentations plus naïves.

Arcadi Volodos © Christophe Grémiot
© Christophe Grémiot

La Marche des Bunte Blätter-11 de Schumann voit encore, au début, Arcadi Volodos privilégier un style descriptif distancié tant par rapport au caractère funèbre de la Marche qu'à celui, primesautier, du Trio. Toutefois, à partir de la reprise finale de la Marche, l'interprète livre étonnement une tout autre forme d'implication dans son jeu, laissant librement vibrer ses propres passions aux accents, aux nuances maintenant tout en puissance, associés à un vif tempo. Pianiste aux deux modes interprétatifs ainsi contrastés et enchanteurs, Arcadi Volodos les combine magistralement dans la Grande Humoresque en si bémol majeur opus 20 de Schumann. La structure de l'Humoresque se prête excellemment aux nombreux allers et retours entre les humeurs et les styles si opposés mais si complémentaires qu'Arcadi Volodos maîtrise avec autant de délicatesse que de fougue ; de la simplicité du mouvement introductif aux dernières pages de pure virtuosité.

A travers cinq bis, Schumann, Schubert et Mompou offrent à Arcadi Volodos et à son public, un moment de bonheur intimement partagé avant que l'on ne se sépare sous les acclamations sans fin de l'assistance saluant le pianiste.

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