L’Orchestre National Bordeaux-Aquitaine, amené par son chef Paul Daniel, proposait un programme évoquant plusieurs pionniers du langage musical de la fin du XIXe siècle au XXIe siècle. Il réunissait ainsi des figures marquantes de l’histoire de la musique (Smetana, Debussy, Stravinski) et faisait le lien avec la création contemporaine (Meïmoun). Tous ont en commun, dans le choix des œuvres effectué, de proposer une musique figurative, descriptive, conception fort ancienne mais ici complétée par la plume colorée de chacun des compositeurs.

Paul Daniel © Groves Artists
Paul Daniel
© Groves Artists

Après une introduction brève présentant l’argument et l’ambition descriptive de chaque œuvre, le maestro porte son orchestre au cœur de l’œuvre debussienne avec les deux premiers Nocturnes pour orchestre du compositeur (créés en 1900) dont les hommages débutent prochainement pour le centenaire de sa disparition. Le thème lancinant des Nuages passe comme un soupir de pupitres en pupitres sous la baguette de Paul Daniel alors que la ligne mélodique devient de plus en plus distendue grâce à la modalité. La sonnerie initiant Feux et Sirènes prend des allures presque campagnardes. La lourdeur licencieuse, hyperbolique, des thèmes et l’humour des pizzicati finaux sont magnifiquement rendus par le chef qui pose le dernier accord d’un signe des deux doigts.

L’orchestre exécute ensuite une œuvre créée mondialement quelques jours auparavant dans la capitale aquitaine et commandée par l’Opéra National de Bordeaux. Dans la droite ligne de la tradition musicale occidentale des « créations du monde », François Meïmoun livre sa vision de cet événement fantasmé et encore incontournable dans la pensée de ses contemporains, intitulant son travail Le Chant de la Création, concerto pour orchestre. L’œuvre, éminemment collective démarre sur de puissants accords telluriques dont les premières ondes livrent immédiatement des reflets et des échos imparfaits dans un langage atonal. Il est vrai que l’effectif orchestral s’est renforcé jusqu’à atteindre une centaine de musiciens. Le Chant, premier mouvement, s’articule autour de micro-éléments bourdonnants et d’une vague générale qui donne à l’orchestre une dimension spatiale. Une grande sonnerie de gong vient interrompre ce premier phénomène, donnant naissance à une ligne mélodique plus éclatante mais indéterminée, avec un rythme plus pressé et une sollicitation plus marquée des percussions. On se dirige sans coupure vers la Danse de la Terre et du Ciel, aux allures dionysiaques, avec ses rythmes saccadés aux percussions mais aussi aux cordes jouant col legno battuto. L’ultime mouvement, La Lumière, se met en place progressivement, avec d’abord une frénésie de plus en plus intense aux cordes et un arrêt brut. Les flûtes dirigent ensuite l’ensemble vers une lumière inquiétante mais très nette, portée par une écriture rappelant le plain chant. Rapidement, un nouveau frétillement et de multiples échos ramènent des interruptions plus violentes et une montée finale clôturée de façon sèche par le maestro.

La reprise et la seconde partie du concert invitent à remonter a contrario dans le temps, d’abord avec le Concerto pour violon de Stravinsky interprété par le premier violon soliste de l’Orchestre National Bordeaux-Aquitaine : Matthieu Arama. L’accord initial, leitmotiv de la pièce en double cordes, donne le ton et le haut niveau de maîtrise du virtuose. La technicité exigée par la partition, devant les yeux du violoniste, est parfaitement maîtrisée durant les quatre mouvements : octaves, accords, harmoniques, staccato sont présentés sans l’once d’une difficulté. Néanmoins, le jeu de Matthieu Arama demeure statique et livre peu de relief et de nuances sur l’ensemble de la pièce. Seul le dernier mouvement livrera une modification du timbre, jusqu’ici très clair et devenant plus roque et accroché, ainsi que des sautillés plus piano. Le passage en duo avec le premier violon de l’orchestre est remarquablement beau et Paul Daniel se démène pour illustrer la force de la pièce, rugissant sur les accords finaux. Malgré un humour et une désinvolture affichée, de part un jeu sobre et très introverti, le public ne semble pas séduit par une prestation pourtant d’une immense virtuosité et ne demandera pas le bis, tout au plus un second salut.

La direction de Paul Nadiel s’assouplit et devient plus généreuse sur l’extrait final et bien connu de la Moldau, déroulant son thème entêtant. Le chef donne enfin un peu plus d’amplitude à son ensemble, se risquant dans des nuances plus excessives, faisant briller un thème déjà grandiloquent et donnant aux cordes l’occasion de s’illustrer plus amplement. En somme, un spectacle d’une grande tenue, dont la construction habile a permis d’initier le public à la création contemporaine de façon pédagogique, et avec une palette musicale extrêmement variée où chacun aura pu puiser inspiration et plaisir.